Cours de psychologie

Psychopathologie de l'enfant et de l'adolescent

Psychopathologie de l’Enfant et de l’Adolescent

 

 

Plan du cours :

I. Adolescence et postmodernité :

                1. Contemporain.

                2. Les addictions.

                3. La toute-puissance du père.

                4. La sexualité.

II. Adolescence et féminin :

                1. De la puberté à l’adolescence :

                               a. Qu’est-ce que l’adolescence ?

                               b. Le réel de la puberté.

                2. Le féminin.

 

 

I. Adolescence et postmodernité.

 

 

Pour pouvoir faire un travail avec un patient il est nécessaire de déconstruire pour ne pas bloquer le discours et ne pas faire intervenir notre savoir.

L'adolescence est avant tout une métamorphose physiologique, vécue comme un traumatisme avec la rencontre du naturel biologique. Il y a une effraction du réel, qui signe la singularité et on peut repérer qu'il y a quelque chose à ce niveau-là qui fait rentrer l'humain dans un processus différent de l'enfance et qui en plus, ces expériences de l'enfance ont été emportées par le refoulement. Il y a à ce moment-là quelque chose qui se socialise et qui n'est plus auto-orienté. Freud nous dit que jusque-là, l'enfant est un pervers polymorphe puisque d'emblée, l'enfant se sert de son propre corps comme zone de plaisir. Cette tendance va s'hétéro-orienter pour se diriger vers les autres et plus vers soi-même.

L'enfant va devoir opérer pendant tout le processus de l'adolescence, mettre en représentation, subjectiver, ce qui se passe dans son corps avec plus ou moins de réussite. Les ratés de cette symbolisation sont mis en évidence par des symptômes. Il peut donc y avoir un changement radical de structure au cours de l'adolescence.

 

L'hypothèse est la suivante : l'adolescence c'est le baromètre du lien social, c'est le symptôme et le miroir du lien social. Autrement dit, on a les adolescents qu'on mérite et le fonctionnement, les pathologies et les symptômes des adolescents viennent montrer, sont paradigmatiques, du fonctionnement du lien social.

 

L'adolescence elle-même est un fait de société. Pour la première fois, le terme a été utilisé autour de 1896-1897. Il est apparu en même temps que la naissance de la psychanalyse. Il y a donc un parallèle entre ce terme et la notion psychanalytique. Il s'est donc opéré, fin du 19ème siècle une mutation du lien social pour passer à un autre mode de vie : les personnes ne vivaient plus avec le temps qu'il faisait, mais avec un nouveau rythme.

 

Chez l'adolescent on retrouve un lien systématique entre les pathologies qu'il développe et son corps. On parle de pathologies limites puisqu'ils vont chercher la limite dans leur corps puisqu'elle n'est plus à l'extérieur. Le sujet verse dans le trop plein : tout à coup il n'a plus aucune capacité à se représenter les choses, il ne lui reste donc plus que le corps comme possibilité d'évacuation. Plus l'angoisse qui le prend est grande et plus le sujet va se faire mal, puisqu'il préfère la douleur à l'angoisse.

 

Le signe représente quelque chose pour quelqu'un alors que le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant. C'est-à-dire que le signe nous désubjective puisqu'on est nombreux à s'y reconnaitre. Il fabrique donc de la masse, dans laquelle il n'y a plus de sujet mais un fonctionnement massifié, on parle de massification. C'est à ce qu'aboutit l'identification des adolescents aux marques aujourd'hui. Cela entraine une évanescence du sujet. Le discours de la masse va aussi créer des symptômes de masse. On en vient donc à perdre notre narcissisme. La question de massifier les sujets au travers d'un signe est une manière de supprimer leur narcissisme. On n'est plus dans le registre des blessures narcissiques mais bien dans la destruction du narcissisme. Une blessure au niveau narcissique implique un malaise dans la culture dans laquelle le sujet évolue. Ce malaise, chez l'adolescent se transforme en dégout. Il s'agit de plus d'un terme qui revient souvent dans son discours. Cela est dû au fait que le sujet n'a plus son narcissisme, il n'y a plus son miroir dans la masse, il n'y a plus que des blocs. On aurait presque à faire dans notre postmodernité à des pathologies du dégout.

 

Le réel du corps qui subit des modifications va amener une mutation de l'image du corps, de la virtualité du corps dans le miroir. Il y a alors une séparation entre la réalité du corps et la fiction du corps. Quand l'adolescent se regarde dans le miroir, il va voir de l'inquiétante étrangeté. Ce bouleversement de l'image virtuelle du corps introduit cette inquiétante étrangeté, moment de vacillement où on a des instants de déjà vu, déjà entendu avec une sorte de dédoublement dans le sujet : il est habitué à une image du corps qui n'est plus celle qu'il voit. Il y a un décalage entre ce qu'il a construit et l'enveloppe que lui renvoie le miroir, que lui renvoie le social. Ce décalage est tout le travail de la symbolisation. C'est d'un côté pour cela qu'ils dorment beaucoup : il s'agit d'une façon pour retrouver la pulsion de mort pour refouler le traumatisme. C'est un fait psychique, un moment de symbolisation, qui lui permet d'aller vers. Il va petit à petit apprendre à réhabiter un nouveau corps, une nouvelle image et les refouler pour pouvoir revivre avec, c'est aussi la raison pour laquelle ils ne s'aiment pas trop, ils s'évitent et évitent les autres.

 

On parle de crise d'adolescence car il y a la réactivation de tout ce qui est infantile par le génital. Il y a quelque chose qui est mis en place, des mécanismes de défense, d'urgence car cette adolescence est vécue comme une pathologie.

 

Un concept est quelque chose d'universel alors que la notion relève de la généralisation. Une recherche est un objet, une méthode et un corpus théorique. Une fois de plus il faut faire la différence entre le phénomène et le sujet, à savoir qu'il y a la toxicomanie, l'alcoolisme, la psychose...comme entité psychopathologique. Il ne faut pas confondre ça avec les alcooliques, les toxicomanes, les psychotiques, qui eux n'existent pas. Il faut toujours prendre en considération le sujet, c'est lui qui nous intéresse. Si on est dans une recherche dynamique on se focalise sur ça.

 

« Pour que ça tienne il faut que ça manque, que ça désire. »

Avec la puberté, ce qui se pose c'est un bouleversement physiologique qui signe dans le lien social l'entrée dans l'adolescence.

 

A partir de là, l'adolescence est un concept ou une notion ?

L'adolescence est une notion floue et vague. C'est une notion généraliste, d'autant plus qu'on ne sait pas quand elle se termine et si elle se termine. Ce qu'on constate, c'est que cette affaire-là, plus on avance et plus elle dure. Il y a donc une résonance avec le lien social, à tel point qu'il a fallu légiférer à quel point on est adulte, par le biais de la majorité. La présence de cet arbitraire est la preuve de la présence d'un certain flou autour de cette notion d'adolescence. Il faut entendre que le paradoxe est à l'intérieur même de ce paradoxe-là : il y a une comparaison du juridique au symbolique.

 

Plus on produit de lois juridiques et plus il y a un déclin du symbolique. Jusqu'à il y a quelques années, la question de l'inceste n'était pas inscrit dans le code pénal, cette notion relevait donc du symbolique. A partir du moment où il apparait dans le code pénal, cela signifie qu'il a été consommé du point de vue symbolique. Avant la loi, le symbolique mettait une limite au niveau des pulsions, le symbolique n'a pas besoin de textes pour tenir. Les règles qui sont imposées sont consécutives aux crimes qu'elles légifèrent. Dès l’instant où le juridique met quelque chose en texte, on considère que ça ne tient plus tout seul au niveau symbolique puisque dans le cas contraire il n'y aurait pas eu besoin de faire la loi. Le symptôme se nourrit de lui-même, et il ne faut pas uniquement entendre l’inceste du point de vue de la consommation.

 

Que doit donc faire l'enfant face à cette métamorphose du corps ?

L'image, que Lacan appelle l'aliénation dans l'imaginaire chez l'enfant et que Dolto appelle image inconsciente du corps, est dynamique au cours du stade du miroir. Or, ce corps-là qui change, est une virtualité que nous avons refoulée. Ce n'est que grâce à ce refoulement que nous sommes devenus sujets : nous nous sommes donc  aliénés à un imaginaire qui fait notre mode de pensée et nous avons construit un « je » d'opposition. Cette identification à une image inversée de soi-même permet l’émergence du narcissisme. A l’inverse de Narcisse, il y a un autre qui va s’insérer entre soi et son image jouant un rôle de tiers faisant ainsi apparaitre ce « je » d’opposition. Il faut penser qu'il y a une réémergence de cette affaire-là à l'adolescence.

 

On assiste à une métamorphose du corps qui a été celui de l’enfant, c'est-à-dire du changement du jour au lendemain. L'organisme subit la puberté et donc, puisque le corps est une virtualité, il y a aussi une modification de notre rapport au corps. La valeur de certains rituels est donc d'accélérer le processus de symbolisation. Ce dernier demande un effort inouï à l'adolescent pour pouvoir aborder par du symbolique cette irruption du réel.

L'adolescent, tout d'un coup, ce qu'il a refoulé va faire retour sans qu'il puisse le symboliser. Il y a donc apparition d'une angoisse qui le prend. De plus s'il y a réactivation de l'image du corps, il y a aussi réactivation des objets de l'œdipe. L'angoisse vient de la mise en place de ce désir refoulé alors qu'il a aujourd'hui les moyens de réaliser ce qu'il a refoulé. La question de l'idéal refait surface : les parents, jusqu'à présent idéalisés, sont déchus de cette place. L'idéalisation fait retour. On parle de crise d'adolescence, mais il s'agit en réalité d'un réaménagement psychique qui se produit. Ce qui revient c'est l'affect, mais sans la représentation. De plus, plus l'incapacité de symboliser, et donc de lutter contre cette angoisse, est grande plus on bascule sur le versant pathologique. A partir de là, ce n'est pas un hasard de voir la chute des idéaux parentaux. Si je les garde en tant qu'idéaux je continue à nourrir ce qu'il a refoulé et qui fait retour.

Tout cela va conduire l'adolescent à investir d'autres idéaux. Il a établi une distance psychique avec les parents puisque la distance symbolique est difficile à mettre en place. Pour pouvoir juguler l'angoisse il faut que l'adolescent aille vers d'autres auprès desquels il va s'identifier. On bascule de quelque chose de l'ordre du parental à quelque chose de l'ordre de l'amical. Le sujet lui-même va devoir faire face à une détresse qu'il va devoir juguler par le biais d'un travail de deuil : dans la mesure où il quitte, il faut qu'il s'inscrive du côté d'un travail de séparation. Il y a donc des tensions qui se créent : provocation... Il est dans une urgence afin de symboliser ce qui lui arrive. Tout ce temps pubertaire qu'on appelle l'adolescence est donc un temps de symbolisation, par conséquent de refoulement et de mise en place de nouveaux objets afin que l'adolescent puisse se réapproprier son corps dans un nouveau monde.

 

Il y a là une hyper-violence, qui explique le fait qu’on se souvienne très peu de notre adolescence. Cela mène à tout un tas de transgressions, qu’on distingue du passage à l’acte. Là il y a un agir qui vient mettre en acte à cause de la présence du Surmoi, héritier du complexe d’œdipe. Ces réaménagements psychiques se mettent en place car le processus pubertaire pointe son nez, l’adolescent va être clivé entre son comportement quand il est chez lui ou quand il est dehors. Cela va permettre l’extériorisation de la relation d’objet, permettant ainsi la symbolisation et le refoulement. Il va ainsi s’inscrire autrement dans son corps, dans le lien social et avec les autres.

 

Quand rien n’est possible à symboliser, il se pose un choix psychopathologique comme solution. Il y a donc quelque chose qui s’impose comme un choix d’existence et qui généralement se manifeste comme une pathologie du corps. On parle alors de boulimie, anorexie, toxicomanie, suicide. C’est comme si à défaut de symboliser il y a des passages à l’acte, un repérage, vers une situation qui dérange ce corps. Ce qu’on appelle aller vers la toxicomanie, et autre, sont en fait des manières de se traiter, de se soigner de quelque chose. Il peut y avoir, d’autre part, ce qu’on appelle la décompensation sur un mode psychotique, une mise en place d’un certain nombre de rituels ou l’apparition de pathologies corporelles. Il faut comprendre qu’il s’agit là de messages que le sujet envoie au grand Autre : c’est une demande qu’il adresse à l’Autre. Cette demande est issue de l’impossibilité de symbolisation, de saisir, ce qui arrive à l’adolescent à la puberté. Parfois, cette demande peut s’adresser à un petit autre, permettant ainsi de localiser leur souffrance.

Le passage à l'acte au cours de l'adolescence vient signifier l'échec du processus de symbolisation. Comme le disait Lacan, « ce qui ne se symbolise pas fait retour dans le réel ». A partir du moment où l'adolescent a refoulé c'est que le vécu adolescent est dynamique et laisse des traces. Ce refoulement secondaire va se ranger du côté des refoulements primaires et il va donc y avoir un impact sur son état d'adulte. L’adolescence est donc un processus du développement du sujet.

 

1. Contemporain :

 

Il y a donc une question qui se pose au niveau de ce processus de symbolisation, de son échec ou réussite du côté du refoulement. Qu’en est-il alors de cette adolescence dans notre contemporain ? Or quand on est à l'écoute d'un patient, d’un sujet, on est dans l'hypothèse du « comment ça fonctionne ». On essaye de repérer différents processus : identification, idéalisation, surmoïques... On veut savoir comment il raisonne, comment il jugule, et il faut considérer son discours comme quelque chose d'autre qu'un discours narratif.

L’adolescent doit donc de nos jours symboliser dans un monde de plus en plus dépourvu de symbolique. On s’intéresse donc à comment cela se manifeste dans le contemporain. Pour répondre à cette question on se sert du plaisir dans la mesure où on se situe dans quelque chose d’hybride : cela donne un sujet avec plusieurs identités, pathologique. Cela veut dire qu’on se situe dans un processus dans lequel le sujet doit loger ses symptômes autrement. Or ces symptômes dans le contemporain ont aussi subi des modifications. Comment l’adolescent va-t-il symboliser un savoir de plus en plus dépourvu de la loi de castration ? Ce qui fait tenir les choses, qui nous amène à changer de position dans le lien social et donc de passer d'une chose à une autre, c'est les règles de symbolisation. Il y a une production de l’ordre de l’impossible quand on est face au manque. Cependant l’adolescent contemporain évolue dans un milieu où tout devient possible, ce qui renvoie à la toute-puissance du père de la horde. On n’est donc pas du côté de la défaillance du père, puisque chacun a pris un bout du savoir du père au moment où il est assassiné, mais il resurgit dans le contemporain du côté du discours de la vérité, celui de la toute-puissance.

On glisse ainsi vers une probable aliénation au numérique et plus une aliénation au stade du miroir, à l’imaginaire. C’est à dire qu’au lieu d’être dans le lien social, on serait dans le réseau. Or être dans le réseau et être dans lien c’est différent : être dans le réseau c’est être dans le discours techno-scientiste, à savoir que « je maitrise le monde au travers du réseau puisque je peux avoir jusqu’à 5000 amis ». Et le point est là : il y a une production de nouveaux symptômes puisque derrière son clavier l’adolescent a accès à la toute-puissance. Au contraire, on ne peut vivre son narcissisme qu’au travers notre rapport à l’autre, le lien social est donc un discours.

Lacan considérait que le racisme constituerait notre avenir. Il parlait d'un racisme en tant qu'exclusion de l'autre.

 

Quelques réponses à des questions qui ont été posées :

- Le lien social et le réseau :

+ Il faut se référer au stade du miroir et à la Théorie du discours de Lacan pour comprendre et définir le lien social. Chaque discours représente un type de lien social avec une structure du discours qui est en fait la structure du sujet et donc la manière que ce dernier a choisi pour être dans le monde. Le lien social ce n’est donc pas le sociétal mais c’est un lien qui fonctionne et dysfonctionne. Ce terme, « lien social », est un pléonasme : c’est à dire que là où il y a du social il y a du lien et inversement. Ceux qui sont pris dans le discours psychotique utilisent beaucoup ce type de formulation. On emploie ces deux mots de manière conjointe pour insister : il doit bien y avoir quelque chose qui cloche dans le lien social pour qu’il soit défini par un pléonasme. Ce qui coince dans le lien social c’est bien le fait qu’il ne tienne pas tout seul, du moins pas tout le temps. Ex : lorsque les gens se font la guerre il y a un lien social parce que le lien social se base sur la relation. La postmodernité se base elle plus sur le rapport.

+ Le lien social ne se positionne pas toujours du même côté vis-à-vis du discours. Pour les personnes qui se font la guerre on est face à un type de lien social basé sur la destruction, mais on est tout de même dans le lien social. Cependant, il y a des aspects de la guerre, notamment par l’utilisation des drones, qui ne reposent pas sur le lien social dans la mesure où il n’y a pas d’affect. On est alors du côté du réseau et on est face à la mutation du sujet. La personne qui a fait ça n’a aucune conscience de ce qu’il a fait.

+ Il va tout simplement y avoir un changement au niveau du type de relation à l’autre, qui jusqu’à maintenant était de l’ordre du lien et qui maintenant devient du réseau. Ce dernier est de l’ordre de la technique alors que le lien social s’inscrit dans le symbolique et dans le discours. Le symbolique n’est autre que la loi de la castration et c’est ce qui permet l’émergence du sujet. Or, dans le réseau c’est comme si le chef de la horde ne voulait pas se soumettre à la castration, restant ainsi dans le discours capitaliste. Dans la réalité, si on est dans le lien on ne peut pas avoir 100000 amis, alors que dans le réseau on peut. Le signifiant « ami » change de sens et donc il ne réfère plus à la même chose. Le réseau fonctionne donc du coté de quelque chose qui évacue la loi de la castration.

+ Le lien tient par la haine, l’amour et l’ignorance. Comme le dit Lacan, le transfert ne fonctionne que parce qu’il y a de l’ignorance. Dès qu’on arrive à se défaire de la haine de l’autre parce qu’on a compris que c’est de soi qu’il s’agit, on passe à autre chose. Le lien fonctionne donc du côté de l’ignorance alors que dans le réseau c’est un discours qui est serti de vérités. Lorsqu’on dit de nos jours qu’il y a une application pour tout, notamment avec les produits Apple, on sous-entend que rien n’échappe au signifiant « application ». Or s’il y a une application pour tout, que devient le manque : tout devient ainsi possible et on est donc face à la plénitude. En lui-même, le réseau est binaire alors que l’être humain ne l’est pas, il y a une tierce composante qu’est le désir possible par le fait que le sujet est manquant. Si on se situe entre deux personnes prises dans le manque et qu’on travaille avec une méthode pleine, on est dans quelque chose où on ne peut pas manquer. Quand on est du côté du réseau on est du côté de l’image, différente de l’imaginaire. Ce dernier est réservé à ce que Lacan appelle l’aliénation dans l’imaginaire, le fantasme : on est aliéné à une virtualité dynamique qui est en fait notre propre image inversée dans le miroir. On parle alors de l’identification à notre image mais aussi aux autres, permettant ainsi la production du Je.

+ Dans le rapport il y a un autre type de virtualité : elle est numérique qui tient du côté du binaire. A l’opposé, le symbolique suppose que quand on est deux on est trois, voire quatre selon Lacan : on ne peut pas être dans le lien à l’autre sans qu’il y ait du manque. De nos jours on est de plus en plus aliéné au numérique parce qu’il nous propose de ne plus être manquants. C’est cela qui va conduire à l’apparition des sujets postmodernes. Il y a une précipitation du désir : on peut ainsi faire le lien avec les enfants qu’on ne laisse pas désirer puisqu’on répond avant même que le sujet ait désiré. Ce discours du capitalisme est dangereux pour le sujet, peut même être mortel, dans la mesure où il laisse entendre au sujet qu’il a ce qu’il désire, l’objet a’ (objet du discours capitaliste).

+ Donc, dans le lien social on est dans la frustration, il s’agit de la fabrique des semblables. Le réseau, quant à lui, est la fabrique des masses. Alors que dans l’un, selon Freud, on se situe dans le malaise, dans le réseau on se situe dans le dégout. Ce dernier est décrit comme la destruction du narcissisme : pour fabriquer de l’identique il faut détruire le narcissisme puisque c’est bien parce qu’on est narcissique qu’on dit « je » alors que dans la masse il n’y a que du « on ». Quand on n’a plus de narcissisme il y a une liquidation du désir. C’est pour cette raison qu’au niveau du réseau le mot « ami » n’a plus de consistance puisque l’amitié est une sorte d’amour, elle n’a plus de contenu affectif. Cependant, il y a une possibilité de destruction. L’aliénation, qui se fait du côté du semblable se base sur le discours capitaliste, évolue vers quelque chose d’autre : on passe du malaise de la répétition au dégout et à présent on se situe du côté de la répétition dans le sens freudien.

+ Des travaux récents sur le cerveau ont découvert l’incapacité pour certains d’activer le bonheur dans leur cerveau. Il y a un travail qui commence à se faire petit à petit du côté de l’asymbolisation et qui fait face à une résistance. Cependant le discours capitaliste gagne en puissance dans la mesure où il promet le bonheur à tout le monde. Tout ce qui est symptôme dans la postmodernité est une résistance à la massification.

- Concept :

+ On ne sait pas encore s’il s’agit de concepts ou de notions. La meilleure définition du « concept » a été trouvée chez Nietzsche, dans Ainsi parlait Zarathoustra : « le concept nait de l’identification au non-identique ». C’est à dire qu’il va s’appuyer sur une situation, il va s’identifier pour produire du non identique. Pour Nietzsche le concept s’identifie à l’identique pour produire du non-identique. C’est bien parce que le concept s’appuie sur l’impossible qu’il va élever la chose au non-identique, mais au semblable.

+ Il n’a jamais été possible de déterminer quel rapport avait Freud avec Nietzsche. Il y a beaucoup de contradictions, cependant il en ressort que tout ce que Freud écrivait se retrouvait dans l’œuvre de Nietzsche. C’est à dire que quand Freud amène la notion de répétition, Nietzsche en parlait comme de l’éternel retour. Le concept d’inconscient se retrouve aussi chez Nietzsche, avant même que Freud ait commencé à l’évoquer dans ses ouvrages. Par contre, Nietzsche n’a jamais mis en place un corpus métapsychologique, au-delà de la psychologie.

- Transfert :

+ Les modalités de transfert, dans le travail avec des personnes aliénées qui nous demandent la recette pour aboutir à la satisfaction du désir, changent. On est face à une qualité transférentielle bizarre qui peut relever du transfert dans la relation avec le schizophrène. Freud lui-même disait que la psychose et le transfert sont deux voies parallèles, qui ne se rencontrent jamais. Le travail avec des personnes prises dans le discours de la psychose on est dans un transfert qualifié de fusionnel. Depuis longtemps on a compris qu’on ne peut pas les arranger puisque le Moi se sert du corps pour s’étayer. Il faut donc placer dans la relation transférentielle un objet que le clinicien va pouvoir nourrir pour rester en lien avec le patient. Les pathologies du dégout sont aussi appelées pathologies de la détresse et de l’archaïque : elles vont involuer le sujet du désir vers le besoin. Le sujet n’ayant plus besoin de désirer puisqu’il n’est plus dans le manque, il va être amené à évoluer dans le besoin.

- Postmodernité et hyper-modernité :

+ Actuellement, nous sommes menés à définir l’ère dans laquelle on se situe au travers d’un débat. Si cela est possible c’est parce qu’il y a quelque chose qui permet à ce débat d’avoir lieu. Il y a donc les tenants de ce débat qui s’accordent sur le fait qu’on est en train de basculer de l’humain vers l’inhumain, le déshumain et ce jusqu’au trans-humain, voire même le post-humain. Cela montre qu’il y a un travail du rapport de l’humain au monde et permet d’expliquer un certain nombre de conflits à cause de la multiplication des communautés. Le communautarisme, le fait d’isoler un trait, de s’y inscrire et de se reconnaitre uniquement par son biais, s’accentue et devient le signe de plein de cultures qui sont les unes à côté des autres et non les unes avec les autres. C’est là la particularité de cette société hybride.

+ A partir de là, on peut dire que l’ère postmoderne contribue à la fragmentation de l’individu. Par conséquent, l’identité se fragilise et se multiplie, se compartimente, entre des attitudes diverses voir opposées. Cela signifie qu’en fonction des moments de sa vie, l’individu ne se projette plus dans des modèles mais joue de sa personne au travers de plusieurs masques. Pour le dire autrement, c’est comme s’il y avait une flexibilité identitaire. Le fameux « je est un autre » de Rimbaud peut s’entendre dans la postmodernité comme « je est plusieurs autres ». La fragmentation de l’identité de l’individu n’est en fait que l’écho de la fragmentation de la société. Cette dernière se divise en de multiples sociétés, groupes, tribus.

+ Cela nous ramène aux adolescents et à leur fonctionnement actuel. Ça se constitue autour d’un objet, régressif. Les adolescents montrent cette attitude de massification : il y a une référence à une chose à laquelle on s’identifie et autour de laquelle on se réunit. Le lien que l’adolescent établi avec ses paires est un lien techno-scientiste, tout dans l’immédiat à l’aide du réseau, des portables... Les adolescents au travers de leurs actes, symptômes, comportements et fonctionnement, nous donnent quelque chose à voir du lien social, du type de discours dans lequel s’inscrit le lien social. L’adolescent serait en fait une production du lien social. Ce n’est pas pour rien que le suicide est la première cause de mortalité chez l’adolescent : on a déjà là un symptôme qui permet de prédire ce qui sera dans quelques années. Actuellement on travaille sur des méthodes pour permettre de prévenir le suicide chez les adolescents. La seule prévention qui peut se mettre en place se fait au travers du transfert. A partir du moment où tout est possible, c’est donc la mort, il n’y a plus de désir si on en vient au suicide. A la différence de la tentative de suicide, qui est un appel, le suicide est la preuve que quelque chose s’est liquidé dans le sujet.  

 

2. Les addictions :

 

Au démarrage de la toxicomanie, il y a quelqu’un qui va bricoler du manque tout seul. La question se pose justement sur ce manque : pourquoi le sujet va-t-il bricoler du manque ? Au niveau de ce dernier, chez le toxicomane, c’est la présence d’un manque psychique. On retrouve chez ces sujets la présence de l’angoisse et lorsqu’on leur demande ce qui s’est passé la première fois, ils expriment leur dégout mais aussi leur envie de recommencer. En répétant le geste toxicomane, le sujet va aboutir enfin au flash : à la jouissance. Ce qui est mis en jeu dans ce processus c’est le corps, comme dans le suicide. Le terme utilisé par les sujets pour dire qu’ils se droguent c’est « je me fixe », à savoir je ne bouge plus. Il faut donc être attentif aux signifiants qui sont utilisés. Non seulement le sujet bricole son manque, c’est à dire qu’on peut faire l’hypothèse d’un manque du manque, mais il maitrise l’objet du manque.

L’illusion se situe au niveau du fait que le toxicomane sait de quoi il manque et il pense qu’en le prenant il ne manquera plus, c’est là tout à fait le discours du capitalisme : il possède, ou nous fait croire qu’il possède, l’objet du désir. C’est bien parce qu’il y a un objet mythique qui a donné, ou apporté, réelle satisfaction au sujet, qui a par la suite été perdu et qui met en place le désir au cours duquel le sujet va passer d’un objet à l’autre sans jamais trouver celui qui va lui apporter réelle satisfaction. Le sujet toxicomane va donc faire la rencontre avec un objet avec lequel il va créer une relation dans laquelle il a l’impression de le maitriser : « je sais ce qui me manque, alors je vais le prendre ». La qualité du manque est différente : généralement on est dans une liquidation du désir où le sujet loge son manque du côté du besoin, duquel nait le désir. On aurait avec le toxicomane un mouvement inverse : le sujet ramènerait la question du désir pour la reloger dans le besoin, du côté d’un objet identifié qu’il lui faut trouver. Il s’agit d’un objet interdit, le toxicomane est considéré comme un délinquant.

Une loi a été mise en place et fait référence à la présomption d’usage. Elle stipule que si on trouve du matériel ou des substances pour se droguer sur une personne, qu’elle soit clean ou pas, on considère qu’il y a présomption d’usage. Les choses depuis ont changé. Aujourd’hui, un patient toxicomane qui se présente dans un centre pour se faire soigner peut le faire de manière anonyme. Il y a une schizophrénie chez ces sujets : puisqu’ils sont délinquants, le seul moyen pour eux de se faire soigner est de le faire de manière anonyme.

 

L’anorexie est une autre addiction qui met en jeu le corps. L’autre n’est plus face au corps, mais face à un cadavre. Il s’agit d’une des pathologies les plus archaïques qui touche l’oralité. La première chose que l’on peut constater dans l’anorexie c’est qu’il s’agit de quelque chose de mortifère, qui touche plus les filles que les garçons. Ce qui est en jeu là-dedans est quelque chose de l’ordre du corps-cadavre. Cela renvoie au fait qu’on est plus du côté de la régression, mais du côté de l’involution. En ce qui concerne le transfert, dans le cas de l’anorexie il est compliqué puisqu’on n’est plus face à quelqu’un dans lequel on va se reconnaitre un minima. Ce qui est frappant dans cette pathologie c’est le fait qu’on se situe presque dans une situation « je ne veux plus autre chose que le lait de ma mère, celui de la première fois ». Il y a donc une régression flagrante du désir vers le besoin.

En ce qui concerne la boulimie, c’est encore et toujours le corps qui est en jeu. Il y a une souffrance dans le fait qu’on ne peut pas s’en passer. Là on se situe plus dans la situation du « je n’en ai pas eu assez de ce lait, celui de la première fois ». C’est un peu comme si la fille reprochait à sa mère de ne pas lui avoir donné assez de lait. Cette affaire-là est, chez Freud, très peu commentée.

 

Actuellement on est dans une dynamique très proche de ces pathologies addictives. Si on prend l’hystérie, à la Charcot ou à la Freud, on les considère comme des addictions. Ces dernières définissent donc des pathologies liées au corps et qui visent à faire de ce corps un organisme et qui sont une caisse de résonance, par rapport au symptôme, d’un objet de jouissance/désir qui viendrait de l’extérieur, du lien social. Il faut donc intégrer l’idée d’une résonance entre les pathologies modernes et le lien social. Le discours du capitaliste inscrit le fait que tout est possible dans le lien social : l’objet du manque est identifié, le manque est donc comblé parce que le lien social a l’objet nécessaire.

 

3. La toute-puissance du père :

 

Lipoventsky estime que la dissolution des structures propre à la postmodernité a été, depuis le milieu des années 1980, supplanté par l’hyper-modernité du fait d’une prise de conscience anxiogène des graves problèmes de dérégulation socio-économique, sanitaire et environnementale. Le narcissisme, l’insouciance et l’euphorie postmoderne sont dès lors empêchés. Il nous dit en fait qu’on passe, avec la postmodernité, de l’épanouissement de soi à l’obsession de soi, avec l’hyper-modernité. Pour lui, cette dernière marque le deuil de la brève utopie d’une société recentrée sur l’individu et valorisant l’hédonisme libertaire. On aurait donc une disparition libertarienne qui est déstabilisante parce que toutes les structures d’encadrement traditionnelles (état, religion et famille) ont muté. Ce changement est causé par la toute-puissance du marché, ou de la société de marché, qui se rattache à la consommation, devenue consumation du manque. Le symptôme devient alors la liquidation du désir. La toute-puissance du marché a délivré la modernité de ce qui la freinait encore. Dans cette société dite hypermoderne tout devient superlatif : c’est à dire que tout y devient hyper. Ce que cela souligne c’est la question de la toute-puissance, marqueur de la société dite hypermoderne.

 

Elever un discours à la toute-puissance nous renvoie en quelque sorte à la mégalomanie. Cependant cette dernière va se heurter à de l’impossible qui verse dans le délire et où il finit par le faire buter contre les lois du langage. On retrouve aussi une sorte d’obsessionalitié dans l’hyper-modernité, qu’on met du côté de mécanismes de défense mis en place pour protéger le sujet. Le discours de la toute-puissance va au-delà de la simple structure psychopathique, puisqu’il est structuré. Dans ce discours hypermoderne, qui résonne avec celui du capitalisme, on retrouve cette toute puissance qui nous renvoie à la toute-puissance du père, selon Freud dans Totem et Tabou.

 

L’hypothèse est donc que derrière ce lien social civilisé il y a un discours du capitalisme qui fait référence à la toute-puissance du père, qui désigne selon Freud la horde primitive. Il est allé chercher dans les travaux des anthropologues les informations nécessaires pour expliquer son positionnement. Pour cela il « raconte » une histoire dans laquelle il développe un père jouisseur qui gardait toutes les femmes pour lui, un pervers où la toute-puissance n’a aucune limite. Le discours du capitalisme fait donc référence à une non-culture, à un non-lien. A partir du moment où cette société-là, dite de la horde primitive et fonctionnant dans l’inceste, le meurtre et le cannibalisme, s’élève au summum de la déliaison. Ce qui manquait à cette société primitive pour fonctionner c’est du symbolique, avec l’incarnation d’un père tout puissant. C’est pour cela qu’un jour ses fils le tuent, le mangent, sont pris par la culpabilité et c’est à partir de là qu’ils vont mettre en place un totem et un certain nombre de règles symboliques, un pacte. Le fait d’inscrire des règles, non pas dans un contrat, mais dans le pacte, par la parole, permet d’introduire la question de la représentation et le repas totémique est une manière de prendre, en chacun d’eux, un bout du savoir de ce père mais pas tout le savoir.

 

Dans notre hyper-modernité on retrouve un discours qui est du côté de la toute-puissance. A partir de là, si on est dans un discours de la toute-puissance, c’est comme si on avait renoué avec les traces, voire même le fantôme, du père de la horde. On serait donc en train de mettre en place quelque chose d'un travail de déliaison du côté d’une asymbolisation : d’une désymbolisation, destruction du symbolique, qui nous amènerait du côté de l’asymbolisation, de la privation du symbolique.

On peut comprendre cela par l’inflation du juridique. La loi juridique vient toujours quand on a une défaillance du pacte symbolique. Ex : l’interdit de l’inceste a toujours tenu sans qu’on l’inscrive dans la loi, il faisait partie des règles du Surmoi. A un moment donné, il a été nécessaire de faire apparaitre l’inceste dans le code pénal. C‘est là la manifestation du fait que ce symptôme ne peut plus tenir seul. Il y a donc la chute dans le symbolique d’un interdit doit être récupéré par le juridique pour tenir encore en tant qu’interdit. La parole, le pacte symbolique, ne tient plus et est remplacé par des contrats écrits : la preuve écrite fait loi et non plus les règles symboliques, c’est aussi une chute de l’éthique.

Un autre ex : de l’abject quotidien, est celui des tournantes dans les cités qui nous montrent la toute-puissance du père. C’est comme s’il ne restait plus qu’aux fils un petit bout à se partager entre eux. Dans les signifiants utilisés dans les cités, il y a quelque chose d’incestueux : puisqu’ils s’appellent « mon frère », « sœurette »...entre eux. On est donc face à la chute du symbolique et ce discours de toute puissance nous ramène à un fonctionnement que Freud a décrit dans Totem et Tabou, mythe scientifique : le fonctionnement de notre société a tendance à glisser vers celui d’une horde primitive, cachée derrière le masque de la civilisation. Le tout étant de savoir que le symbolique est ce qui vient border le réel mais c’est aussi une loi, différente de celle juridique, qui fait qu’on s’humanise. C’est-à-dire que le symbolique est la capacité qu’on acquiert par le biais de la castration et qui va faire qu’on continue à manipuler des symboles tout au cours de notre vie. Autrement dit c’est notre capacité à rendre, par les mots, présent ce qui est absent. S’il n’y a pas de castration, il y a forclusion de ce qui vient faire tiers entre Moi et la Chose et qui permet de désirer. Si on le prend de ce côté-là, on peut expliquer la consommation comme une consommation du manque et donc une liquidation du désir puisqu’on met en place un objet qui viendrait se préfigurer comme objet du désir à la place de l’objet cause du désir. Ce collage est ce que M. Ham appelle la fabrique de l’asymbolisation, qui a pour conséquence des symptômes qui seront logés au-delà du corps, dans l’organisme. A la place de la vie va se mettre en place la survie, comme si le désir est en train d’involuer vers le besoin. C’est donc là la caractéristique d’un travail de chute, présente dans l’hyper-modernité avec son discours de marché, du père occupant la place de toute puissance.

 

La ruine de l’impossible nous amène à résonner du côté d’une destructivité qu’on adresserait à notre propre corps. Tout symptôme dirigé vers le corps peut être rapproché au comportement cannibale des fils du père de la horde. On peut ainsi revenir à la question de l’adolescence comme baromètre du lien social. Certains font même l’hypothèse qu’au-delà de post-humain, il y aurait du trans-humain.

 

Le premier lien qu’on peut faire se situe au niveau du fait que la métamorphose qui touche l’adolescent, par périodes et par changements de discours, est la même que celle qui touche le lien social. La métamorphose de l’adolescent vient dire quelque chose du lien social. Cette métamorphose est vécue par l’adolescent comme un trauma et on pourrait dire que la mutation dans le lien social se positionne aussi comme un trauma. C’est à dire que, si face à la métamorphose du corps l’adolescent est attrapé dans un événement qu’il doit symboliser, refouler pour en tirer quelque chose, les mutations du lien social produisent aussi du traumatisme. Or, avec l’hyper-modernité, ce trauma est non seulement produit pour être refoulé mais aussi pour perdurer.

On peut prendre l’exemple du flux de l’information dans le lien social. N’importe quelle chaine d’information qui diffuse en continue montre que la raison d’être est de créer de l’événement et donc le sujet est pris dans des événements sans avoir le temps de les élaborer. Le traumatisé, lui, dans la loi du symbolique est attaché à un événement en particulier alors que dans le lien social hypermoderne le sujet a à faire à un flux continu d’un certain nombre d’événements qui se succèdent, tragique que le sujet n’a pas le temps de refouler. On est donc face à un lien qui serait la fabrique de sujets traumatogènes. Le sujet, lorsqu’il est pris dans le trauma, est aussi souvent pris dans le cauchemar. Dans le travail, ces sujets peuvent parfois passer du cauchemar au rêve et commencent à donner un certain nombre d’indication sur l’événement qu’ils ont vécu, qu’ils ne donnaient pas lorsqu’ils étaient pris dans le cauchemar. Ce dernier était en effet trop proche de l’événement vécu pour que le sujet puisse fournir des détails. Le récit du rêve est ce qui permet au sujet de subjectiver l’événement pour en faire quelque chose qui lui est propre. Avec l’hyper-modernité on ne peut pas passer par ce récit puisqu’il est pris, et tout est fait pour qu’il soit pris, dans les événements, dans quelque chose qui fait qu’il ne va pas lâcher et va rester pris dans ce qui lui est proposé. C’est donc l’émergence d’un sujet pris dans l’événement et qui devient addict à un type de discours.

 

Comment, y compris à la place du Président de la République, le discours a changé :

- De Gaulle : à une personne qui lui a dit « mort aux cons », il a répondu « vaste programme ».

- Chirac : à une personne qui lui a dit « connard », il lui répond en lui serrant la main et en disant « Bonjour, moi c’est Chirac ».

- Sarkozy : à une personne qui lui a dit « connard », il a répondu « casse-toi, pauvre con ».

Si on prend ces trois déclinaisons du père, on constate l’évolution de cette position. Le dernier est précisément dans l’objet. Le temps d’incubation et d’élaboration qui montre qu’il y a un glissement dans le discours qui nous permet d’entendre quelque chose de la position et du discours dans l’hyper-modernité.

 

La question de la toute-puissance du père est aussi en lien avec l’adolescence, dans la mutation, dans la métamorphose. Il est question du père mais dans le sens : quel est le père pour les adolescents d’aujourd’hui, en tant que fonction ?

Le père, pour les enfants d’aujourd’hui, s’inscrit dans le « tout, tout de suite ». C’est toute la question de la frustration qui est remise en cause. C’est en cela qu’il y a une confusion entre réalité, virtualité et imaginaire. L’aliénation dans l’imaginaire se produit classiquement par l’identification, l’ébauche du moi par la reconnaissance de son image dans le miroir et qui se constitue comme idéal du Moi. Il y a par la suite le « Je », qui est un autre, qui est social.

Sur la question de l’adolescence on est du côté d’une aliénation à une virtualité numérique, et qui peut parfois se constituer comme une addiction. Cette aliénation à la virtualité produit une aliénation à l’image : il y a donc passage d’une aliénation à l’imaginaire, qui permet la production de fantasmes, de pensées, vers une aliénation à l’image, qui précède ce que le sujet peut désirer. Malgré tout ce trafic, le sujet résiste toujours, ce qui montre qu’il y a bien quelque chose qui lui permet de tenir. On se pose la question de la place et de la fonction de l’idéal dans tout ça. L’ébauche du Moi dans le stade du miroir va se constituer comme ébauche idéale du Moi derrière laquelle le sujet va pouvoir tenir, derrière laquelle le sujet cours. Aujourd’hui on serait face à un sujet hybride : entre l’aliénation à l’imaginaire et celle à l’image, produisant ainsi des symptômes, différents de ceux de la modernité. Et comme on ne sait pas trop comment les définir, et donc on place ces nouveaux symptômes dans la case de la psychose.

Ex : il n’y a rien de plus fixe qu’un Sans Domicile Fixe, on le retrouvera toujours au même endroit. D’ailleurs, ils n’habitent pas la rue mais ils habitent dans leur odeur, objet archaïque qui a un quasi-statut d’objet a. Lorsqu’ils sont mis dans un autre monde, ils se rendent compte de l’odeur et il y a donc du sujet qui émerge. Cela peut poser l’hypothèse selon laquelle cet habitat, l’odeur, est transparent mais existe.

Pour en revenir à la question de l’idéal, en reprenant les concepts : le statut de l’idéal du Moi chez l’adolescent aliéné à l’image se constituerait comme une image, plus que comme la production de quelque chose. Quand on voit les « hordes » d’adolescents face à un acteur on constate qu’ils crient, de manière primitive. Or le cri se situe en dehors de toute pensée, en dehors de toute parole. On n’est plus dans l'individu puisqu’il y a une sacralisation de l’image. Il peut y avoir une idéalisation qui va au-delà de l’adoration, jusqu’à l’imitation. Il y a donc une confusion à l’adolescence entre l’aliénation à l’image et celle à l’imaginaire, on est dans quelque chose qui produit un sujet du clivage : un sujet « classiquement divisé » fait la différence et lâche tout ce qui est de l’ordre d’une image, tandis que là il y a la production d’une confusion où un idéal du Moi du côté de l’image tend à se substituer à celui produit par l’aliénation à l’imaginaire. On peut ainsi, observer chez certains adolescents une décompensation, parfois sur le mode psychopathique.

 

La rupture entre la question de la postmodernité et celle de l’hyper-modernité se serait faite par la Shoah, et le génocide de 6millions de personnes. Après cet événement, la société a basculé dans un fonctionnement maniaque  de transformation, avec les 30 Glorieuses. Le discours du capitalisme a provoqué la chute dans l’hyper-modernité, en prônant le fait qu’il n’y a plus d’interdits. Ils ont essayé de rendre possible ce que le génocide n’a pas totalement accompli. Le meurtre de masse est ce qui a poussé le passage à une hyper-modernité complète et industrialisée. C’est la première fois où cette chose impensable, ce meurtre de masse, a été organisé, structuré, écrit et en même temps soutenu par un discours techno-scientiste qui a abouti à son application. A partir de là, on bascule dans autre chose puisque ce meurtre de masse a fait retour dans l’hyper-modernité par le biais de la technique, et donc qui concerne tout le monde : ce meurtre de masse industrialisé a produit la massification des sujets dans l’hyper-modernité.

On retrouve cette même massification chez les adolescents actuels. Cette massification propose qu’il n’y ait pas de mondialisation mais une massification par zones. Là où ils font de la mondialisation on fait en fait une massification paradoxale qui produit du communautarisme. On est rentré, au travers de la massification, dans la haine de la différence.

Cette société massifiée n’est pas le malaise dans la culture que Freud a décrit. Le malaise qu’on retrouve chez les sujets est souvent une inhibition, une contrainte, qui va poser la question du vivre ensemble. C’est à dire qu’on ne peut pas vivre ensemble si on ne se pose pas des limites. Or, là-dedans, on a encore quelque chose qui montre que le sujet, avec son malaise, vit avec ses semblables. Il faut noter que le semblable n’est pas le même : le semblable est celui du miroir que l’on transfère dans le social. Si on reprend le fait que pour vivre ensemble le sujet subit des blessures narcissiques, pour répondre au contrat social.

Dans l’hyper-modernité il y a autre chose qui va se mettre en place : le dégout. Le discours des adolescents se base sur le dégout. Or on est dégouté lorsqu’on en mange trop et qu’on vomit par la suite. Il y a dans l’idéal du Moi des images qui vont s’incarner et qui vont mener le sujet au dégout. En le prenant dans ce sens, le dégout c’est justement un symptôme de liquidation du désir. Lorsqu’on est dégouté, on est, pour le moment du dégout, détruit narcissiquement. Ce n’est pas juste de la haine, mais c’est quelque chose qui est au-delà qu’on retrouve dans le dégout.

C’est en cela qu’on a quelque chose de massifié chez l’adolescent : il est massifié mais sans être avec les autres, massifié mais solitaire. Lorsque l’adolescent est seul derrière un écran il est en relation avec tout le monde. Il y a donc un leurre de l’amitié, de l’amour, et où tout passe par l’image. Si le réseau social se substitue au lien c’est que la masse se substitue au collectif. Et par conséquent, le sujet qui s’inscrit dans ce réseau-là ne se définit que par l’image. C’est ce qui fait l’overdose d’images offerte à ceux qui rentrent dans le réseau. Cette fascination par l’image peut aboutir à la terreur par l’image. L’aliénation par l’image produit donc des nouveaux sujets, des nouveaux symptômes qui vont figer les sujets.

 

« Une photo, une image, ne sert qu’à embaumer des cadavres », ce serait là la fonction de l’image : il s’agit de quelque chose qui embaume des cadavres. Or le cadavre ce n’est pas le corps, ce dernier n’est pas engagé dans le discours numérique. S’il y a de la masse c’est parce que tout le monde est dans ce réseau imagé. Ce n’est pas une chose systématique mais bien une dérive dictée par le discours du capitalisme qui mène à la mutation. Toute la question des identifications change aussi. Dans notre discours quotidien, il y a toute une technique qui s’est faite sa place donnant au sujet une toute puissance imaginaire. La captation par l’image presque mimerait la captation par sa propre image dans le miroir, par une image qui massifie le sujet aux autres.

Un travail avec une personne prise dans ce type de traumatisme est très difficile, il est très compliqué de la ramener à sa place de sujet. Il faut réussir à l’amener à transférer du côté d’une aliénation à l’imaginaire alors même qu’il est pris dans un autre type de transfert qui se lie du côté d’une aliénation à l’image. On travaille avec ces sujets comme avec ceux pris dans le trauma. Ces sujets, qui viennent avec une hypermnésie de l’événement, ont besoin qu’on les aide à remettre en place leurs capacités à refouler : il y a un travail où il faut subvertir l’événement pour produire de la subversion chez le sujet. Il est nécessaire de l’aider à retrouver sa machine à refouler, à l’aide du transfert. Avec le sujet adolescent il faut le pousser à raconter autre chose parce que c’est bien parce qu’on peut passer par un autre objet qu’on peut oublier le précédent. Le transfert doit avoir la capacité de lâcher quelque chose pour pouvoir passer à autre chose. Il faut ainsi remettre en marche les processus de symbolisation. Si l’adolescent revient c’est parce qu’il y a quelque chose qui s’est noué entre le clinicien et le sujet.

 

C’est le discours dans lequel les sujets sont pris qui est traumatogène : le discours du capitalisme est traumatogène précisément parce qu’il prend les sujets et les capte via des événements qui défilent à une vitesse incalculable. Le juridique est un dispositif dans ce processus-là, comme bien d’autres. On a pour cette raison à faire avec des sujets hybrides, pris à la fois dans l’image et dans l’imaginaire. Chez certains on va même retrouver une tendance pour l’une ou pour l’autre de ces aliénations. On sera ainsi face à des processus psychopathiques, avec des personnes antisociales qui sont constamment dans le passage à l’acte parce qu’ils ne symbolisent pas. Ces nouveaux symptômes sont qualifiés de pathologies archaïques qui amèneraient le sujet à un moment où il n’a pas encore appris à faire avec ses symptômes.

 

4. La sexualité :

 

A l'adolescence il s'opère un déplacement dans le champ pulsionnel que le sujet repère sur son propre corps. C'est à dire que les objets partiels attributs du parent du même sexe, apparaissent chez le sujet. Que ce soient par les seins ou les règles chez la fille, la voix ou la pilosité pour le garçon, le pubertaire est débordé par son corps. Cela le mène à revendiquer cette croissance comme il peut, comme par exemple dans l'appropriation d'objets qui prennent fonction de fétiches (le rasoir, le soutien-gorge...). Ne serait-ce que par ces objets, on peut mesurer l'écart entre les positions masculines et féminines à l'adolescence. Par le biais du soutien-gorge, il y a quelque chose que l'on cache mais qu'on dévoile. Le rasoir lui est castrateur, il enlève.

 

Le désir de l'adolescent, au niveau de sa sexualité, est hésitant. Lorsqu'il se tourne vers l'autre sexe, il rencontre les interdits œdipiens, dans la mesure où il y a une réactivation de l'œdipe dans l'adolescence, or l'exercice de la sexualité se heurte aux interdits œdipiens refoulés et qui donnent lieu à de l'angoisse. C'est là le statut de l'angoisse à l'adolescence et c'est pour cela que le pubertaire va se tourner plus vers un lien fraternel que sexuel. Il va ainsi tenter de détourner cette angoisse en se focalisant sur autre chose. Il peut aussi se tourner vers l'amour dit utopique : cela renvoie l'objet du côté d'un ailleurs inaccessible. L'adolescent peut encore se réfugier dans ce qu'on appelle une « drague anonyme ».

Il y a une autre tentative de résolution de cette affaire d'angoisse : la précipitation dans la sexualité et la recherche des rapports sexuels. Or, il n'y a pas de rapport sexuel et donc au mieux il va passer d'un rapport à un autre puisqu'il y a une précipitation dans la sexualité génitale. Il s'agit là d'un autre type de rapport, qui serait étayé sur le narcissisme. Par ce procédé l'adolescent va bien comprendre qu'il n'y a pas de mots pour rompre le malentendu entre les deux sexes. La fille cherche plutôt la tendresse alors que le garçon cherche plutôt l'exercice phallique et aucun mot ne pourrait venir supporter cela. D'autant plus que la question de la castration est redoublée par quelque chose qui échappe à sa possibilité de maitrise, érection et détumescence. Ce dernier point, qui échappe et que l'adolescent ne maitrise pas, va marquer la castration au niveau du corps. Il ne la maitrise pas car c'est l'autre qui se pose comme objet de désir en se rendant désirable ou non désirable, provoquant par la même occasion cette castration au niveau de l'érection.

 

On aurait ainsi repéré deux types de sexualité, de rapport à l'objet sexuel :

- D'une part on a la sexualité de la fille, qui s'inscrit au niveau de l'objet a : du côté du regard comme objet cause du désir. C'est à dire que pour la fille, cette question est accentuée par la pulsion scopique, elle joue avec le regard. Ce qu'on peut dire c'est que la période de la puberté chez la fille s'accommode, plus que chez le garçon, à une régression narcissique. L'expérience spéculaire, du stade du miroir, se caractérise par la suppression ou la mise de côté de la question de la castration. Mais cette réactivation narcissique chez la fille, loin d'être endogène, est un engagement dans la relation à l'Autre. L'adolescence n'est donc pas une simple effectuation psychique de la puberté physiologique. La puberté pour la fille fait donc signe de ce qui peut être vu par les autres. A ce niveau, le signe, par rapport au signifiant, représente quelque chose pour quelqu'un. Chez la fille, sur un versant qui se prête à la sublimation, c'est à dire ce qui est donné à voir aux autres des modifications de la silhouette, l'image du corps est engagée sous deux regards. Il y a là une aliénation au niveau de l'imaginaire et du stade du miroir. Le sujet doit resymboliser et donc passer par un travail de représentation de ce nouveau corps.

+ L'un des deux regards posés sur le corps c'est : ma recherche d'une conformité à un modèle socialement défini. On se situe du côté du modèle qui massifié et qui se place du côté d'un idéal inatteignable : le sujet disparait dans cette affaire puisqu'il ressemble à tous les autres petits autres. Dans ce cas, à défaut de symboliser on va valoriser le corps. Cependant, il y a une adresse à partir de cette symbolisation qui va se faire à l'autre social pour venir confirmer le sujet que le statut de son corps a changé.

+ Sur un versant plus psychopathologique, on aurait globalement deux pathologies repérées :

. L'anorexie mentale : c'est une pathologie qui vise à la disparition du corps.

. La boulimie.

+ Il s'agit de questions psychopathologiques mais qui sont du côté de l'archaïque. En gros, la question de l'adolescente se pose face au miroir, à laquelle elle ne peut pas répondre mais qu'elle pose à l'autre social (miroir). Elle se retrouve du côté de la pulsion scopique.

+ Sur un autre versant proche de la castration réelle et d'une privation remise au gout du jour on retrouve les règles. C'est là son premier signe de son accession à la génitalité ou à la vie génitale. Il peut y avoir plusieurs sentiments qui accompagnent l'apparition des règles : la honte ou la fierté, selon le sujet, autour de quelque chose qui fait tache visible, toujours dans le regard, pour l'Autre. Or, l'Autre archaïque (la mère) est la cible de ces règles. Il va donc y avoir une dimension spéculaire de la notion de menstruation dans laquelle la parade féminine trouve son fondement. Il y a un attrait de la jeune fille, très tôt, pour le maquillage et les gouts vestimentaires. Donc, par rapport au phallus et à la distribution des sexes, l'adolescente aura à se situer non comme celle qui le possède mais comme celle qui le fait apparaitre ou disparaitre ne serait-ce que parce qu'en se présentant comme désirable permettant ainsi l'exercice phallique chez l'autre. Encore faut-il que le partenaire reconnaisse que s'il est dans la position instable et incertaine de sembler avoir le phallus, c'est de la femme qu'il le reçoit en quelque sorte. Cela précise bien la position au niveau de la relation face au phallus, c'est bien parce que ça fait problème que ça se déplace sur divers objets.

- La question de la sexualité du garçon ne se base pas sur le regard, comme pour la fille, mais sur la voix. Cette dernière est activée par un phénomène réel : la mue, qui change la voix du jour au lendemain. Ce changement est un traumatisme puisque l'enfant se rend compte soudainement qu'il y a une mutation qu'il ne peut pas contrôler qui lui fait entendre sa voix comme étrangère. Elle devient ainsi un nouvel objet à symboliser. Chez le garçon, c'est immédiatement que ce changement se produit : la pulsion vocale est immédiatement accentuée. Il s'agit là d'expérimenter une modification de son corps, dans le sens de métamorphose, mutation, qui a un encrage phallique. C'est là aussi où il va y avoir en même temps, parallèlement à la question de la voix, la modification au niveau génital, érection et détumescence.

+ Le constat que fera l'adolescent c'est que parler ça ne va pas de soi. C'est à dire que la voix ne nous appartient pas. L'adolescent fait l'expérience d'une voix qu'il ne peut pas maitriser et c'est cet événement qui est traumatisant. Le sujet va devoir retravailler sur la symbolisation et la représentation de la voix. Il découvre que cette dernière est un objet séparé du corps. De plus il y a comme une division de la voix, elle n'est pas une. Le timbre, le ton, le rythme ne sont pas simplement décorations de la parole mais ce sont les moteurs, la seule trace d'un réel dans l'altération de la langue. Un changement de timbre peut être entendu comme une production de l'inconscient et donc un déplacement du sujet : c'est un processus inconscient qui va produire un changement de timbre dans la voix au cours du discours d'une personne, et il faut y être sensible au cours des entretiens. Le déplacement du sujet, marqué par l'accentuation de la voix par exemple, influe sur le contenu de la parole. Il y a quelque chose dans le jeu avec la voix qui est au-delà des mots : ces derniers ne suffisent pas, c'est pour cela qu'on y met de la voix et donc du sujet. Il y a ainsi une influence sur le contenu, et quand il n'y a pas de contenu parfois il suffit de jouer avec la voix. C'est ce qui mène à la parole vide chez les patients : ils influent par leurs voix sur le contenu pouvant ainsi être perçu comme une résistance du sujet. Le contenu sera donc au service de la voix, on se situe alors sur un versant pulsionnel : certains patients vont influencer sur le contenu et cela peut être entendu comme une résistance du sujet.

+ Dans cette question de l'adolescence on peut ajouter que l'adolescent fait l'expérience que la voix est un objet détaché du corps parce que, ne serait-ce que le mot « muer » est utilisé dans le cas du changement de peau. Cela réactive la notion de changement de corps chez l'adolescent.

L'adolescent rencontre des difficultés à savoir qu'il y a du sujet et de la langue. Entre ces deux, il y a un intervalle objectivé par la voix : elle subit les modulations la langue mais aussi celles du sujet. De plus, ce réel de la langue va aussi rentrer en corrélation et vont avoir des effets cliniques sur la prise en charge du sujet. La question de l'opérationnalité est encore plus importante dans le cas où le travail se fait avec des adolescents puisqu'ils sont pris là-dedans, dans ces objets-là. L'intervalle objectivé par la voix n'est ni la propriété de l'un ni la propriété de l'autre. La voix, tout comme le regard, sont des objets causes de plaisir. Lacan a mis la voix comme objet de désir parce qu’elle permet un rapport à l’autre. Il en va de la voix du père dans cette affaire puisque le changement de timbre fait apparaitre une voix plus grave ressemblant à celle du père « de la réalité ». D’un autre côté, il y a quelque chose du côté de l’archaïque de l’Autre dans le sens où la ressemblance se situe du côté du père mais cette voix grave fait aussi écho à cet Autre qui s’inscrit du côté de la mère : il n’y a qu’un seul objet d’amour, filles ou garçons, et cet objet c’est la mère. L’adolescence est donc un moment de confrontation avec l’Autre, avec le parent. Et dans le discours de l’adolescent, avec cette mue de la voix, un autre statut de ce changement de voix est présent : il va y avoir une appropriation de la voix supposée à l'Autre. Cette voix qui en fait vient du stade du miroir, c'est à dire de cette expérience avec la mère du côté du stade du miroir. Paradoxalement, à travers la mue de la voix, l'adolescent mâle s'approprie la voix de la mère primordiale. Leur voix peut ainsi leur paraître comme quelque chose de trouvé, elle sonne caverneuse, profonde. Ce dernier point fait signe du côté du sexe féminin.

 

Si la mise en avant du regard chez la fille entraine sur la pente hystérique, la mise en avant de la voix emporte une dimension paranoïaque du Moi, sauf si le sujet accentue, sur le mode obsessionnel, l'écart qu'il va mettre entre la langue et la subjectivité. Encore une fois, tout cela se passe sur la scène sociale, même si le trauma pubertaire chez l'adolescent est plutôt sur un mode subjectif. C'est donc au petit autre social que l'adolescent pose des questions et cherche des réponses à défaut, ou parce qu'il est barré, du côté du grand Autre. Il va ainsi mettre en place un certain nombre de comportements qu'il va produire tout au long de l'adolescence : la drague, le flirt, l'amour... C'est au travers des expériences à la fois articulées entre elles et divergentes que l'adolescent va mettre à l'épreuve ces processus d'identification sexuelle, c'est à dire du flirt, de l'amour et du lien fraternel. A l'adolescence on ne serait donc plus au niveau d'un interdit avec sa sexualité mais plutôt comme quelque chose « d'y aller de sa sexualité ». Cette pulsion se confronte cependant aux contraintes surmoïques. On peut donc dire que draguer à l'adolescence c'est l'exercice par lequel l'adolescent témoignera de la nouvelle valeur du regard et de la voix. A savoir que du côté féminin, elle se marque par les tentatives d'accrocher le regard du garçon, en se singularisant (mais pas trop) parmi les autres filles, et plus activement en adressant un regard à l'autre en appelant à la réponse. Du côté masculin, outre cette même parade, on retrouve une volonté de montrer sa nouvelle maitrise de la langue, en passant par une accentuation de la voix sur le contenu.

 

Freud soulignait déjà comment l'interdit même de l'acte génital chez le sujet, conduisait à réinvestir les zones érogènes partielles, ces zones-mêmes qui sont en cause dans la perversion polymorphe chez l'enfant. On peut dire que malgré la levée de cet interdit, il y a quand même un minimum de perversion à l'adolescence qui fait la sexualité adulte par la suite. C'est à dire que de la même façon où il faut subjectiver et symboliser ce corps qui échappe à l'adolescent, qui se métamorphose, il faut une approche par étapes de la sexualité parce que trop de proximité provoque l’angoisse. Ce point-là n'est pas uniquement propre à l'adolescence, les premières années entre adultes sont angoissantes au niveau de l’attente. Cette réactivation n’est jamais vraiment dépassée et on observe tout un tas de symptômes qui sont liés à cette réactivation œdipienne, et pas uniquement à l’adolescence.

 

L'amour à l'adolescence révèle vite sa vraie nature : c'est à dire que l'objet de cet amour est indifférent, ce qui compte c'est l'état amoureux et pas l'objet d'amour. Pour l'entendre du côté métapsychologique c'est pratiquement un narcissisme bouclé sur lui-même. De fait, on rencontre fréquemment dans cet amour à l'adolescence les passages d'un objet à un autre sans que rien ne nous permette cependant d’enlever à cet amour sa qualité d’amour. En fait, l'amour pour les adolescents a pour logique, pour valeur, une opération substitutive, une opération d’entrée dans la logique phallique. Cela n’est pas non plus propre uniquement aux adolescents. Cela permet d’expliquer la phrase de Lacan qui dit qu’il n’y a pas de rapport sexuel : le rapport suppose une logique mathématique, le sujet humain a substitué à ce rapport sexuel l’amour. Il y a donc une entrée œdipienne répétée à l’adolescence dans l’amour.

Par cette tentative d’effacer la logique phallique qui gère la sexualité humaine, telle qu’elle est assurée par le côté paternel, l’amour réinstaure une qualité maternelle de l’Autre. Ce dernier est garant d’une identité imaginaire soutenue par le regard et la voix. Cette tentative est vouée à l'échec névrosé, qui peut parfois plonger dans des expériences d'allure psychotique. Cela peut aussi le confronter à une relation transférentielle avec un clinicien. C'est donc du côté du savoir que ça va se jouer, d’où l’importance de l’amour. D’un point de vue analytique on pourrait presque parler d’un traitement par l’amour. Le constat à répétition des impasses de la sexualité et des échecs amoureux anime les essais de conjugalité de l'adolescent, c'est à dire les tentatives de tresser un lien duel définissable même s'il est conflictuel. Surtout dans ce dernier cas, puisque c'est dans le conflit que l'adolescent se pose comme sujet. Cependant, il y a quelque chose du sujet qui résiste à tout ça et qui fait qu'on a encore à faire à un sujet de l'inconscient. Contrairement à ce qu'on dit, la postmodernité ne se caractérise pas par une liberté sexuelle mais plutôt par une misère sexuelle au sens psychanalytique du terme. A savoir que ce que la postmodernité met en jeu ce n'est plus le dévoilement mais le creux, et du côté de l'imaginaire il y a une collision directe au creux au moment de l'adolescence, voire de l'enfance. Cela a une influence sur la question du flirt et de la drague. C'est en ce sens-là qu'on parle de misère sexuelle à tel point qu'il y a des symptômes qui apparaissent. La nouvelle tendance des communautés asexuelles révèlent quelque chose de la sexualité en lien avec la postmodernité. Il y a là quelque chose qui marque la localisation de la jouissance dans le corps, et c’est là tout le discours du capitalisme. Cela a une influence sur son corps et le rapport avec le corps de l’autre, puisqu’après tout on en rencontre l’autre que par son propre corps.

L’adolescent est donc confronté à cette problématique postmoderne du côté des modifications du corps et liées à la question du lien social : ce n’est plus le corps qui est engagé dans la relation avec l’autre mais c’est le corps virtuellement aliéné au numérique qui est engagé dans la relation à l’autre. L’investissement n’est donc plus le même : à partir du moment où je ne m’engage, me risque, plus dans le lien mais plutôt dans le réseau, on est dans une modalité de mise en contact qui ne met en jeu ni mon corps ni celui de l’autre. Cela produit un autre type de symptômes qui ne sont plus de type intersubjectifs mais de plus en plus intrapsychiques. Il y a un retour vers la psychopathologie via son propre corps. On peut se demander si on n’est pas face à une sorte de régression qui amène les sujets de plus en plus vers le fait de se régler sur quelque chose de l’ordre de l’enfance : une sexualité perverse polymorphe, auto-orientée, qui serait privilégiée à une sexualité hétéro-orientée. D’autant plus, on est face à quelque chose qui s’approche de l’indifférenciation du côté des identifications sexuelles chez le sujet. Dans cette identification il y a quand même quelque chose du côté de l’androgynie. Freud a parlé de cette affaire, empruntée à Platon, dans Au-delà du principe de plaisir (1921) où il reprend le mythe du banquet de Platon et explique que ce principe fait que le corps devient une confusion, fusion, dans lequel il n’y a plus de différenciation. Cela fait écho aux débats de la société actuelle autour de la question du genre, où se situe la question du sexuel en sous-jacent et qui agite du côté des repérages et des identifications. Et si on en parle autant c’est bien qu’elle pose problème. La question d’androgynie renvoie à l’idée de deux corps qui se rapprochent pour ne faire plus qu’un et nous ramener au corps androgyne de Platon. C’est là quelque chose qui va produire de nouveaux symptômes chez les adolescents, notamment du côté de la misère sexuelle avec une sexualité qui n’est plus soutenue par l’infantile et ses identifications mais plutôt par le « cru » (pornographie et « j’ai ton objet de plaisir »). On est face à une involution dans laquelle il n’y a plus que du sexuel.

 

Dans la question du lien social, on retrouve toujours la question du mythe, utilisé pour expliquer le lien social. Ce qui se passe actuellement a déjà été écrit, au travers des mythes qu’il suffit de lire pour expliquer les phénomènes actuels. Freud, par exemple, est allé vers les mythes pour dire quelque chose du monde dans lequel il évoluait. Actuellement, on a intérêt de revenir aux mythes pour faire une méthode de travail et surtout une manière de repenser les faits clinques.

 

 

II. Adolescence et féminin.

 

 

« Trouver le lieu et la formule », Philippe Lacadet.

On pourrait résumer la tache de l’adolescent avec cette phrase. Selon Victor Hugo cette tâche serait en proie à la plus délicate des transitions. Rousseau, quant à lui, qualifie l’adolescence de seconde naissance.

 

1. De la puberté à l’adolescence :

 

a. Qu’est-ce que l’adolescence ?

 

Il s’agit d’un temps de passage et logique. Lacadet dit que ce moment de passage réactualise pour le sujet le malentendu de son enfance, dans Le malentendu de l’enfance. Une transition est un changement de discours : on peut dire qu’un jour, le sujet se réveille et il ne peut plus continuer à se situer dans le discours de l’enfant, il ne trouve plus les mots pour dire ce qu’il éprouve. Freud va parler de métamorphose de la puberté pour signaler que ce changement arrive au niveau du corps, mais aussi que c’est le moment où certains choix de l’enfance sont réactualisés. Le terme que Freud emploie pour parler de ça c’est le mot puberté. Ce choix est dû au fait que ce terme renvoie d’avantage à une pertinence clinique que le mot adolescence, qui ne recouvre pas une notion psychanalytique mais plutôt sociologique. Ce qu’on peut dire en tant que psychologue, c’est que lorsqu’on utilise le terme d’adolescence on se réfère à cette période propice à l’éclosion de symptômes liés à la puberté.

Stevens fait de la notion d’adolescence un symptôme de la puberté. Ce n’est donc pas qu’une affaire de mots de dire que l’adolescence n’est pas un concept psychanalytique. Certains défendent la thèse selon laquelle il n’y a pas de structure clinique mais juste une crise de l’adolescence. Face aux manifestations cliniques on peut avoir du mal à se repérer dans ce qui relève de la structure du sujet puisque les symptômes viennent masquer cette structure. On peut affirmer cela parce qu’on ne fait pas de diagnostic à partir des symptômes. La névrose, par exemple, concerne une question précise que se pose le sujet. Si la question derrière tous les symptômes est qu’est-ce qu’une femme, on en déduit que c’est là sa question névrotique et qu’elle signe la structure hystérique. Cela permet d’appréhender la façon dont le sujet tente de répondre par rapport à l’œdipe et donc à la castration. C’est à partir de cette modalité de réponse que l’on peut se situer vis à vis de la structure du sujet et à notre position en tant que clinicien, entre autre.

 

Pour en revenir à Freud et à ses Trois essais sur la théorie de la sexualité, on peut se focaliser sur le troisième chapitre, La puberté. Après l’enfance, certains choix sont posés de façon non définitive puisqu’ils sont réactualisés à l’adolescence. On parle de choix d’objets, hétérosexuel ou homosexuel ou autre (par rapport à une nouvelle clinique qui s’étend de plus en plus sur la bisexualité), ou de choix de position par rapport à la sexuation, renvoyant au fait d’être homme ou femme. Freud évoque là aussi le choix d’en rester à une pulsion partielle, notamment lorsqu’il parle de la perversion. Aujourd’hui on le dirait autrement puisqu’on sait que la pulsion partielle concerne tous les sujets et pas uniquement les pervers. On dirait plutôt que la perversion implique une position par rapport à la jouissance de l’autre : le pervers se met au service de la jouissance de l’Autre.

Il y a, au moment de l’adolescence, une décision à prendre pour et par le sujet. Certains demeurent incertains face à cette réponse et demeurent incertains à l’âge adulte. On peut cependant parler de réactualisation parce que le choix du symptôme et la réactualisation du fantasme se jouent extrêmement tôt. C’est ce que Stevens apporte dans son texte : on repèrerait la névrose chez des enfants très jeunes, dans leur façon de se comporter. Ce serait par des formes comportementales, formes phénoménales et le rapport du symptôme au sexe qui vont se modifier à la puberté. Pour prendre un exemple, lorsqu’on est face à une hystérique on pourra dire que ce choix sera fait très tôt et qu’on retrouve chez elle les invariants de la structure. Par contre elle va manifester ses symptômes de façon tout à fait singulière et si nous l’avions en analyse ce sont ces symptômes là qu’elle aurait à traiter : comment elle a construit son symptôme en fonction de son histoire à elle, qui n’est jamais celle de la voisine.

 

Selon Freud le symptôme est une formation de compromis. Lacan parle lui de réponse du sujet face à l’impossible. C’est à partir de cette proposition là qu’on peut reprendre le texte de Stevens, notamment lorsqu’il dit que l’adolescence est un symptôme de l’adolescence. La puberté est en effet le moment où le sujet découvre qu’il n’y a pas de réponse toute faite par rapport au sexuel. Cela fait écho à la phrase de Lacan qui dit qu’il « n’y a pas de rapport sexuel ». Le sujet adolescent est donc confronté à cette question du sexuel, il ne sait pas quoi faire par rapport au sexe. Cela signifie qu’il n’a pas lui, parce qu’il n’y a pas et que personne n’a, de savoir qui serait constituer à priori sur « comment faire ». Il n’y a pas de savoir dans le réel quant au sexe. De la même manière, aucun mot ne convient à ce qui se modifie chez l’adolescent, à la transformation de son corps, à ses rêves. On peut réellement évoquer à ce moment-là l’incompréhension et la solitude qui surgissent chez le sujet. C’est en ça que Stevens qualifie l’adolescence comme réponse symptomatique devant cette absence de savoir, c’est la façon dont le sujet va se débrouiller dans son existence, dans son rapport au monde et à la jouissance. Les autres animaux, qui ne parlent pas, savent parce qu’ils sont soumis à l’instinct. Ce rapport-là, des animaux à l'instinct, au réel, savent comment faire avec l’autre sexe.

 

b. Le réel de la puberté :

 

Ce réel est d’abord la montée hormonale qui préside biologiquement à la puberté. Il s’agit d’un réel organique, avec ses modifications physiques et physiologiques. Lorsqu’on parle d’organe cela fait écho à ce que dit Lacan sur la libido, c’est à dire que cette dernière est un organe hors corps. Selon Freud, la libido ne se conçoit pas tant comme un champ d’énergie mais comme un organe irréel. On serait face à un objet radicalement perdu par le sujet. L’idée est que la libido serait à concevoir comme un organe irréel en rapport avec une part du sujet que l’être vivant perd dans la sexualité.

Quand Lacan reprend les mythes et affirme qu’on ne recherche pas notre moitié mais la part à jamais perdue de nous-mêmes, cette part manquante. Il dit qu’il « s’agit de la recherche par le sujet, non du complément sexuel, mais de la part à jamais perdue de lui-même qui est constituée du fait qu’il n’est qu’un vivant sexué et qu’il n’est plus immortel ». Dans le Séminaire 11 il dit que « la lamelle est quelque chose qui est en rapport avec ce que l’être sexué perd dans la sexualité, c’est comme est l’amibe ». Il prend cette image pour dire que cet organisme monocellulaire survie à toute division, qui est donc immortel mais qui a pour caractéristique de ne pas exister. C’est en cela que la libido renvoie à la vie immortelle, irrépressible, c’est quelque chose qui est soustrait à l’être vivant à partir du moment où il est soustrait au sexe. Il insiste donc bien sur le fait qu’il s’agisse d’un organe hors corps, instrument de la pulsion et qui va rester étranger au corps qui parle, qui est pris dans le signifiant.

Ce réel organique duquel on parle ne se réduit pas uniquement à la modification organique du corps, il y a quelque chose du côté de l’organe de la libido, de la jouissance. Cette poussée hormonale n’a pas les mêmes effets sur les animaux. C’est en cela qu’on peut dire que cette poussée qui traverse et agite les sujets, qui se joue à l’adolescence, plutôt que les modifications en elles-mêmes. Au niveau des modifications du corps, les mots peuvent manquer pour dire cette nouveauté et à ce moment-là se joue le fantasme. Le fantasme du sujet se trouve défaillant : comme on l’a vu pour le petit garçon, l’adolescent se trouve à nouveau face à du réel. La fonction du fantasme est de mettre un voile sur ce réel, et chaque sujet procède ainsi et donne une réponse de consistance au sujet. Face à un traumatisme important, le sujet névrosé qui a constitué un fantasme va réussir à se récupérer un petit peu avec le filtre de son fantasme. Avec la psychose on n’a pas cette fixité du fantasme, de cette phrase qui parle du sujet qui peut prendre plusieurs places. C’est parce qu’on a construit un fantasme qu’on peut porter un regard sur le monde et sur ses paires sans se demander à chaque instant « qu’est-ce qu’il me veut ? ». Il s’agit d’un moyen pour le sujet de faire un écran face au réel. Cela va donc donner une consistance au sujet puisque cela lui permet de traiter le désir de l’autre, avec la fonction essentielle de mettre un voile sur le réel, de constituer un savoir.

 

Du côté de l’identification symbolique, l’enfant doit opérer une séparation avec les figures symboliques parentales. Il doit faire évoluer ses idéaux au-delà de la simple identification au père. Freud pensait que la meilleure solution à l’adolescence était de se servir d’autre figures pour se détacher des figures parentales qui ont régit l’enfance. Stevens propose la définition suivante : « le réel de la puberté c’est l’irruption d’un organe marqué par le discours en l’absence d’un savoir sur le sexe, en l’absence d’un savoir sur ce qu’il peut en faire face à l’autre sexe. C’est alors qu’il reste à chacun à inventer sa propre réponse ». Il y a donc une disjonction entre l’image corporelle et l’identification symbolique qui soutenait le sujet. De plus il y a le surgissement de quelque chose qui vient modifier l’image et qui n’a pas de nom, qu’on n’arrive pas à nommer ou à dire, et ce qui fait retour à la puberté, « il n’y a pas de rapport sexuel », il n’y a pas de savoir sur le sexuel, sur comment ça fonctionne, alors même qu’il y a de la jouissance. Le sujet est traversé, agité, par cette libido puisque le corps est bien le lieu de la jouissance.

 

Stevens dit que l’adolescence est une série des réponses possibles face au phénomène de la puberté. Le mot adolescent vient de « encore à croitre ». C’est donc quelqu’un qui doit encore grandir et qui se voit face à un vrai deuil : du discours de l’enfance, de l’identification... Le sujet de l’adolescence invente ces symptômes particuliers lorsqu’il ne les emprunte pas aux autres dans sa course à l’identification. Le sexe et la mort sont les deux axes avec lesquels on a tous du mal, sur lesquels on se pose tous des questions et qu’on essaye de recouvrir par le savoir. Il s’agit des deux vides du sujet, qu’on peut qualifier de réel. Ces vides vont appeler à du sens, de la signification.

C’est à ces questions que l’adolescent tente de répondre, non sans angoisse. Ces interrogations peuvent trouver comme seul tranquillisant le passage à l’acte, la violence, la toxicomanie, le suicide, les conduites à risque... Pour certains sujets, le passage à l’acte est inévitable. Maitriser son corps dans la destruction, pour répondre à l’énigme de la mort et de la sexualité, le maltraiter pour simplement le traiter, paralyser la pensée par la consommation de toxiques et le sommeil, annuler la présence de l’autre et son désir gênant, sa différence, par la violence, ou encore risquer sa vie par défi pour contester ou rechercher la loi paternelle, constitue tout un cortège d’effets possibles face au réel qui surgit. Donc, entre l’acte et la hâte l’adolescent traverse un moment où il perd le sentiment de l’enfance et où le symptôme au sens noble n’est pas toujours de mise. Silencieux ou bruyant, faisant l’économie de la pensée, celui-ci peut se nommer nouveau symptôme lorsqu’il se réfère à des conduites pointées par l’autre social comme risquées. C’est le choix d’une position quant au savoir, aux significations du monde, comme substitution à la place de ce savoir qui manque sur le sexe. L’idée c’est « je suis face à une énigme, c’est compliqué, insupportable, alors j’investis le savoir ». C’est souvent à ce moment-là que se décident de grandes vocations.

Le deuxième type de réponse ce sont celles en rapport aux identifications. Il s’agit pour le sujet d’inventer des identifications imaginaires ou symboliques, fondement des bandes d’adolescents. Cela répond aussi à celle de la séparation avec l’autre, et pas uniquement à la question du corps. Il y a aussi les réponses en rapport au fantasme qui défaillent. Là, les passages à l’acte sont classiques. Lacan explique que le symptôme est le barrage à l’angoisse. Quand ce symptôme défaille, qu’il n’arrive plus à occuper sa fonction, quand il y a une irruption du réel trop importante, c’est alors l’acting-out qui sert de dernier barrage à l’angoisse, jusqu’au suicide. On peut dire ici que c’est une sorte de sortie de scène du sujet pour éviter l’angoisse. L’acting-out s’adresse à quelqu’un, il peut donc être interprété, contrairement au passage à l’acte qui est autocentré.

Une autre réponse est le fait qu’il y a un déclin de la fonction paternelle dans notre société. Stevens explique que le père de Hans n’a pas été en mesure de représenter pour son fils une exception : quand Hans demande à son père s’il aura un petit frère et son père lui répond « si Dieu le veut », alors que sa mère répond « si je le veux ». D’où la phobie du petit Hans qui rend compte d’un insuffisant positionnement paternel dans la position qu’il peut assumer. On retrouve, en après coup, une insuffisance de virilité. On peut dire que le « tous pareils » de notre société, du au déclin de la fonction paternelle, a des effets ravageurs qu’on peut nommer du côté de la violence, de la ségrégation et de l’intégrisme. La violence serait à la fois l’effet du déclin de la paternité en même temps que le refus de répondre à ce déclin par le déclin de la virilité. L’intégrisme, quant à lui, peut se lire comme cette tentative désespérer de réinstaller du père et il diffère de la religion. Là où le religieux vise un père symbolique de la loi, l’intégrisme et les sectes déploient plutôt l’enjeu d’un père jouisseur, celui de tous les excès qui peuvent même être commis au nom de la loi.

La cinquième possibilité de réponse regroupe les réponses du côté de l’oralité, de l’amour. La boulimie et l’anorexie sont des réponses fréquentes puisqu’elles permettent de remettre à plus tard la question du sexe. Cela vient obturer certaines questions qui pourraient être posées.

Le dernier type de réponse est ce qu’on peut appeler le choix de la jouissance hors sexe. La jouissance hors corps est ce qu’on appelle la jouissance phallique. La jouissance du corps ce n’est pas une jouissance qui est circonscrite par le langage, c’est quelque chose qui est tout à fait illimitée. C’est quelque chose qui envahit le sujet.

 

2. Le féminin :

 

Le terme de jouissance provient du juridique.

Dans le Séminaire 20, Lacan s'interroge sur la jouissance féminine, ce qu'est l'amour et la haine. Dans ce séminaire-là on retrouve la citation suivante : « la jouissance ne sert à rien ». Ce serait pour lui, une instance négative et pour revenir à la question de la semaine dernière, on pourrait dire que « la jouissance est interdite à qui parle comme tel ».

La jouissance sexuelle, celle qui est permise à l’être humain, est en fait une limitation de la jouissance en générale. Elle limite le sujet dans sa jouissance dans la mesure où elle dépend du signifiant, elle est inscrite, permise, par le fait qu’elle soit dans la parole. C’est parce que le sujet est inscrit dans le langage qu’il peut être soumis à cette jouissance sexuelle, phallique. Quand on dit à l’enfant qu’il ne peut pas jouir de sa mère, on lui signifie aussi qu’il pourra obtenir un « plus de jouir », comme l’appelle Lacan, qui fait référence à cette jouissance phallique. Ce signifiant va diviser le sujet, en lui disant que la jouissance n’est pas permise mais aussi qu’il y a une possibilité de jouir en passant par un certain nombre de médiateurs.

 

La jouissance hors corps n’est pas rattachée au corps mis à part via l’organe sexuel, le phallus. Elle va chercher un objet extérieur au corps. Le phallus est un objet détachable, qui peut se situer en dehors du corps et qui s’oppose à quelque chose qui n’est pas limité par le langage, et qui peut concerner tout le corps. On parle donc de jouissance de l’être, et qui qualifie la jouissance féminine, qui inclue et dépasse la notion de phallus. Sa particularité, de cette jouissance féminine, est qu’elle est illimitée.

Avec Lacan ce qui fait qu’on parle de jouissance féminine ou masculine ce n'est pas forcément une différence au niveau du sexe anatomique. Cela suppose qu'il y a une identification à un mode de jouissance qui relève du féminin ou du masculin. Cette particularité, c'est que d'un côté on a une jouissance uniquement articulée au phallus, et au langage, alors que de l'autre côté elle n'est pas seulement articulée au phallus et au langage, mais aussi à l'au-delà du phallus. De plus, la jouissance féminine à un rapport à l'illimité.

 

Paradigme de cette rencontre de l’Autre, l’adolescence peut s’aborder comme ce temps propice à la construction du symptôme, un temps qui doit se passer, comme le qualifie Winnicott. Ce temps peut aussi ne pas se passer correctement, faisant ainsi référence au Ca et à toute la dimension pulsionnelle en jeu qui pose problème à cette période.

La rencontre de l’Autre sexe déborde le cadre bien circonscrit du discours inconscient : la femme est un symptôme, peut-être même un symptôme de la psychanalyse tant la psychanalyse bute sur cette question depuis Freud. Il y a différentes questions autour de ce sujet : « Que désire une femme ? », posée par Freud, « quelle est sa jouissance ? » et « pourquoi tout cela échappe à la logique phallique ? », selon Lacan. On s'est aperçu que la jouissance féminine est quelque chose qui échappe à ce qui a été théorisé du discours, de la logique phallique, en partie. Si elle échappait totalement à cette logique cela signifierait que toutes les femmes sont folles, et pour reprendre l'expression de Lacan : « toutes les femmes sont folles, pas folles du tout », elles ne sont pas complètement folles puisqu'elles ne sont pas folles du tout phallique.

C'est à partir de là que l'on peut introduire la notion de ravage, sur laquelle nous reviendrons par la suite.

 

Le féminin, selon M. Schneider, est « une construction, un produit culturel issu d’un atelier de fabrication masculin ». On peut entendre de cette définition que l’identification du sujet féminin est complexe, « on ne nait pas femme, on le devient ». Sa phrase est extrêmement freudienne puisque pour Freud, au départ la petite fille est un petit garçon dans l’inconscient. Le sujet féminin, s’il se formule à partir de la signification phallique, puisque dans l’inconscient il y a la représentation du phallus comme celle du mâle, est aussi le sujet d’une jouissance autre. Et c'est là toute la problématique du sujet féminin : il y a autre chose, au-delà du phallus, qui constitue la jouissance féminine.

Freud défini la femme comme une version de l’homme : à partir de la logique binaire du phallus telle qu’elle prévaut dans l’inconscient. Dans ce dernier, la logique du phallus est la suivante : lorsque je l'ai, je suis un homme, et si je ne l'ai pas je suis une femme, ou une fille en tout cas. Le problème est que Freud en a déduit la définition de la femme. La maternité en est un exemple : pour Freud, devenir une femme c’est être une mère. Cette dernière est une femme qui a fini par se dire que pour avoir ce qu’il lui manque elle va cesser de désirer l’enfant de sa mère puis de son père dans l'œdipe, mais elle va commencer à désirer l’enfant d’un homme, équivalent du phallus. Freud a donc assimilé la femme à partir de la mère : femme qui a saturé son désir de phallus par l’enfant.

 

Là où Freud assimile féminité et maternité, et dont où il nie la différence homme-femme puisqu'il fait de cette dernière une mère : une femme qui réussit à combler son besoin de phallus par un enfant, devenant ainsi un homme puisqu'elle possède le phallus. Les féministes font la même chose en revendiquant l'égalité homme-femme, puisqu'elles identifient l'homme à la femme par leur possession du phallus. On ne peut pas gommer cette différence. On peut définir le féminin simplement en disant que c'est justement cette différence, l'Autre, l'Autre sexe.

Pour Lacan, ce féminin n'est pas du côté du manque, du moins, puisqu'il ne manque rien à la femme dans le réel, mais c’est plutôt vu du côté d’un plus. C’est là le principal apport de Lacan sur la question du féminin, après Freud. Ces femmes sont peut-être castrées dès le départ, mais dans le réel elles ne manquent de rien et elles ont même, de ce fait, un petit supplément. En effet, les femmes, dont Freud recueille très tôt la parole, ne souffrent pas d’un manque mais d’un trop-plein, et le problème c’est qu’elles ne le savent pas elles-mêmes à priori. Les femmes tentent donc, chacune à leur manière, d’exprimer leur féminité, quelques fois en faisant l’homme, comme l’hystérique, ou bien en voilant leur manque derrière la mascarade. Ainsi, à l’adolescence cette difficulté pour le sujet féminin à devenir femme est au premier plan, au niveau de son image mais plus encore au niveau de son identité. Au-delà de cette question, il faudrait dire qu’il y a quelque chose du féminin dans le passage adolescent, plus précisément il y aurait du féminin qui opère dans cette période de transition dans un sexe comme dans l’autre. L’adolescence procède de la rencontre, pour chacun, garçon ou fille, de cette part de féminin, de cet autre en soi même.

 

La question est donc de savoir qu’est-ce qu’un homme et qu’est-ce qu’une femme ? Qu'est-ce qui fait d'un garçon un homme et d'une fille une femme ? Qu’est-ce que l’identification sexuée, le fait de s’identifier à un sexe ? A quels accidents cette identification est-elle exposée ?

Aujourd’hui on pourrait rajouter la question de savoir pourquoi les adolescents, de nos jours, prônent l’indifférence des sexes, l'asexué ? Pourquoi cette question d’être homme ou femme n’est plus à l’ordre du jour pour certaines ?

 

Vignette clinique : Laura, 16 ans.

Je [la psychologue] la rencontre à une consultation destinée aux enfants à l'hôpital. Mère et fille arrivent ensemble pour ce premier entretien. Si les efforts faits pour expliquer clairement la situation sont à noter, ces efforts laisseront vite place à des débordements que j'aurai peine à canaliser. La surexcitation est de mise, la demande de solutions immédiate et les conseils alternent avec le scepticisme qui caractérise ces demandes de ne rien vouloir savoir de sa jouissance. En les entendant, je me dis qu'il y a du travail.

La plainte concerne l’agressivité de Laura et les conflits incessants à la maison. Elle est allée jusqu’à taper, griffer et mordre son père ce weekend, me dit la mère. Le père a tenté de la retenir alors qu'elle avait volontairement bousculé sa mère. Ce conflit est consécutif de la jalousie extrême du petit ami de Laura, que sa mère ne supporte plus.

Dans la fratrie il y a deux autres enfants, âgés de 6 et 2 ans et demi, qui suivent donc Laura. Lorsque cette dernière en parle elle dit « c'est moi qui les ai demandés dont je les ai eus ».

Notre première rencontre fait suite à deux crises qui l'ont conduite aux urgences, avant qu'elle accepte enfin de prendre rendez-vous avec la psychologue.

Seule avec moi, Laura m'explique, au sujet de son petit ami, qu'elle n'a que lui. Elle dit : « si je le perds, je perds tout. Il est complètement décalé, immature, inculte, mais quand on est ensemble ça va. Il est très jaloux, je n'arrive pas à me dire je le quitte tant que je ne trouve pas quelqu'un d'autre. Je suis perdue, je ne sais plus ce que je suis, ce que je vaux et j'ai besoin de liberté ». On entend ici une problématique liée à une douloureuse séparation et à une dépendance.

Son dilemme se résume à ni sans lui, ni avec lui, qui ne fait que répéter sa relation avec sa mère dont elle pointe les paradoxes et l’ambivalence. Si elle a l’impression d’étouffer auprès de l’une (de sa mère) et auprès de l’autre (son petit ami), elle réclame pourtant beaucoup d’amour et d’affection. Ses plaintes concernent ainsi sa mère et son copain avec pour point commun la pression de ses deux partenaires ravages, l'un jaloux de tout et l'autre lui fait du chantage affectif pour qu'elle quitte cet homme. A ceci s'ajoutent les plaintes, les pleurs et d'autres états émotionnels d'une mère qui ne trouve pas de travail, qui s'angoisse pour tout et qui est débordée par ses trois enfants. Laura est sans cesse rendue coupable de cette anxiété constante à cause de ses problèmes. Laura est en crise, aux prises avec ses questionnements, son fouillis pulsionnel et sa faille narcissique d'adolescente. Elle me dit qu'elle se déteste, elle déteste son corps, elle s'est d'ailleurs percée le nombril pour mieux supporter ce ventre qu'elle n'aime pas. A l'entendre, on voit qu'elle est incapable de trouver une place à partir de laquelle elle pourrait répondre au désir de l’autre. Je lui pointe sa position impossible de ce point de vue, en insistant sur le fait qu’elle trouve une place à partir de son désir propre. On pourrait dire aussi, selon Lacadet, qu'elle trouve le lieu et la formule, le lieu d’où elle peut se trouver aimable et la formule qui lui permette de composer avec son désir et celui de l’autre.

On peut noter que face à ces jouissances de femmes, cette espèce d'agitation, de furie, de folie, de fureur, le père est dépassé. Il ne s’y retrouve pas mais pointe néanmoins, derrière le caractère itératif de la situation, quelque chose de la position subjective de sa fille. Depuis son agression, c'est-à-dire depuis qu'il a été agressé par sa fille et les paroles de haine que sa fille lui a proférées, la mère le dit traumatisé. Elle arrive en disant que son père est traumatisé, posant ainsi la question de savoir s'il est hors-jeu : « de toute façon lui il est traumatisé » comme pour dire il est hors-jeu puisqu'il n'a pas réussi à faire face. Celle-ci va insister pour me revoir et toutes deux me donnent à voir et à entendre, dans un flux de parole quasi-logorrhéique, cette relation ravageante caractérisée par des demandes impérieuses de l’une comme de l’autre. Chacune est sans cesse en train de demander quelque chose à l'autre, auquel elles doivent y répondre de manière immédiate. Tout cela se passe toujours dans le malentendu. Ce dernier est précisément ce que la mère comme la fille ne supportent pas : la mère voudrait tout comprendre et tout contrôler chez sa fille. Je la somme de lâcher prise sur ça. Quant à la fille elle n’arrive pas à dire ce qu’elle demande, elle est dans un fouillis pulsionnel dans lequel elle est perdue.

La semaine suivante, alors que Laura s'est enfin apaisée, elle exprimera ce que le terme d’hainamoration de Lacan rend si bien compte : « je l'aime [en parlant de sa mère], je veux qu'elle le sache, j'ai besoin d'elle, mais quand elle est en face de moi je ne la supporte pas, elle me culpabilise ». Nous sommes donc face à une mère qui met tout en œuvre pour saboter l'autonomie de sa fille. La mère craint de perdre son amour et qui fait face à des manifestations similaires, en miroir, avec sa fille. Laura ne s'en rend que plus coupable par l'expression d'angoisses et de fantasmes mettant la mère en danger. Elle a en effet des fantasmes assez négatifs vis-à-vis de la destruction de sa mère, elle la voit « mal et faible ». On est dans une relation dans laquelle on retrouve la dimension de tout ou rien, très passionnelle. Ce tout ou rien va petit à petit se nuancer jusqu'à ce que Laura me précise : « j'arrive à lui dire non, c'est nouveau ».

Ce rapport mère fille occupe nos rencontres. Elle dit « ma mère ne me comprend pas », « j’ai besoin d'être soutenue même si je veux être indépendante » et « quand elle est là je ne la supporte pas », « je la mets sur un piédestal je ne supporte pas ses erreurs ».

C'est là autant de formulations qui mettent en valeur ce réel de l'ambivalence caractéristique de la relation mère-fille avec comme double modalité la demande d’amour et l’insupportable de la blessure maternelle, de la castration de la mère qui est exposée qui réveille d'ailleurs la haine de Laura. Ce qu’on peut dire c’est que cette mère castrée, qu’elle voit faible, anxieuse, mal, manquante et en demande, est la mère de la réalité et se trouve diamétralement opposée à la mère toute puissante qui règne dans l’inconscient de Laura. Il s’agit de la mère du ravage, celle qui serait à barrer, au sens du sujet barré et qui serait donc à castrer, à diviser. Ce sera un partenaire jaloux et possessif qui viendra garantir à Laura qu’elle est reconnue et aimée, dans une relation d’emprise qu’elle parviendra pourtant à rompre après maintes et maintes plaintes et reproches à son endroit. La rupture sera suivie, comme promis, de remplacements sans importance. Laura dit qu’elle a envie de s’assumer, de trouver un style : il y a donc eu un certain décalage entre le moment où elle est arrivée ravagée, agitée, perdue, et où elle arrive petit à petit à prendre de la distance par rapport à ce qu'elle arrive à dire, à nommer, à se décaler de la demande de la mère et à réussir à lui dire non, et en même temps à quitter ce compagnon dont elle a repéré la relation d'emprise qu'est la sienne et qui ressemble étrangement à la relation qu'elle a avec sa mère.

 

Sur la question du malentendu, si on prend du recul, tout est bon à reprocher à l’autre comme si c’était la cause des maux de la seconde. La fille attend énormément de sa mère alors qu’elle ne la supporte pas. Ce qu’on remarque dans la clinique c’est qu’il y a une telle passion dans cette relation mère-fille et attente de l’une envers l’autre, ainsi qu'un investissement total, que l'établissement du transfert est complètement mis à mal : on a l’impression que c’est « ma mère ou rien ». Dans ce cas ça ne va pas jusque-là, mais des fois la toute-puissance attribuée à la mère ne peut pas être décomplétée avec cette idée qu’on aurait un Autre tout puissant, l'Autre du ravage. Ce n'est donc pas tant la faute de la mère mais plutôt le rapport de la fille avec un autre tout puissant, qui doit donner réponse à tout, et qui est dans cette attente et demande illimité. On en vient même à se demander qui a fait un enfant à qui, puisque la fille affirme qu'elle a demandé ses frères et qu'elle les a eus. Il se peut que dans son inconscient elle les considère comme ses enfants et ceux de sa mère, mais qu'elle ait complètement effacé le père. Le père est ici traumatisé face au couple mère-fille où on peut s'interroger sur l'effacement paternel, qui rend davantage possible ce type de rapport entre la mère et la fille.

 

Tout ce que Freud élabore sur le féminin, et sur sa théorisation, à partir de sa clinique va lui paraitre insuffisant et il va dire qu'il y a toujours ce manque, ce rôle de la castration, le fait qu'elle ne se remette jamais de son premier amour, qu'elles ont toujours une envie de pénis même lorsqu'elles ont eu un enfant... Il y a donc toujours ce « continent noir » concernant le féminin et la fin de cure des femmes en analyse.

Freud revient sur ce point : on ne peut pas se douter que la relation à la mère, le temps du pré-œdipe, pouvait marquer la femme aussi longtemps et être la source de régression. La réflexion s’axe autour d’un point de structure : est-ce que l’œdipe féminin est quelque chose qui peut se résoudre ou y a-t-il un impossible ? Ce dernier serait issu du fait qu'il y a toujours ce manque : la fille se tourne vers le père mais comme ce dernier est toujours insuffisant à être père, à savoir qu'aucun père ne peut vraiment dire à une fille la façon dont elle peut être femme, pas plus que la mère. Il y a un point spécifique au niveau de l'identité féminine qui s'articule à partir de la demande d'amour à l'autre fait que même si le père est présent pour faire face à la catastrophe maternelle, la fille porte ses espoirs vers le père au cours de l'œdipe. Ce point est un point de ravage par rapport à la mère, cette dernière étant toujours du côté de l'illimité, c'est quelque chose qui suffit jamais, qui subsiste dans le temps. Est-ce que même lorsque le père est là, n'y a-t-il pas quelque chose qui ne se résout pas du côté du féminin dans le rapport à la mère, et qui va se rejouer, selon Freud, dans le rapport à l'Autre ?

 

Ce qu'on repère c'est donc bien la notion de malentendu : qu'est-ce qui est demandé, à qui ? Dans ce cas, à quelle place d'Autre la fille place la mère lorsqu'elle lui demande et de la même manière à quelle place la mère met la fille. Il y a donc une recherche d'exclusivité, une recherche de place ainsi qu'un besoin d'attache. On repère aussi cette notion du corps avec la nécessité de se marquer, trouer, le corps comme s'il y avait quelque chose qui devait en passer par le corps pour être accepté, symbolisé.

 

Ce temps logique de l'adolescence nous permet d'approcher les phénomènes en jeu dans le rapport impossible mère-fille et d'en pointer son caractère structural. Est-ce qu’il s’agit de quelque chose de structural, qui est là du fait de l'œdipe féminin, ou est-ce que c’est uniquement due à la symptomatologie familiale ou du sujet ?

Ici on voit bien que Laura est prise dans la tentative de faire ce nouveau nouage entre le réel, l'imaginaire et le symbolique, et de construire un symptôme, de trouver un style. Pour elle, cela se situe du côté de l'errance, elle est perdue de ce côté-là. Elle se heurte ainsi au paradoxe de l'ambivalence entre la mère et la fille dans un rapport que Lacan qualifie de ravage.

Lacan dit que le ravage c’est « le rapport d’une femme à sa mère, dont elle semble bien attendre comme femme plus de subsistance que de son père, lequel arrive second dans ce ravage ». Il reprend la théorisation freudienne dans laquelle il définit le père comme second, puisque le tout premier amour est maternel. Ce qui est attendu c’est de la subsistance, qui est ce qui permet de vivre. On pourrait dire que la théorie bute sur cette théorisation de la femme, sur l’impossibilité du symbolique à tout dire, à dire ce qu’est une femme dans le sens où dans l’inconscient les sujets se repèrent parce qu’il y a une représentation du sexe masculin face à une non représentation du sexe masculin. Les sujets s'orientent donc par rapport à la représentation phallique, qui reste une représentation du côté homme alors que du côté femme il n'y a pas de représentation. Il y aurait donc plutôt un trou avec la difficulté de devoir faire avec et à partir de ce trou, de ce manque-là, et de pouvoir habiter son corps de femme. Dans les symptômes chez la femme on retrouve souvent la question du corps, à trouer ou à marquer, qu'elle doit en quelque sorte réussir à symboliser.

Le ravage peut se définir comme le nom de ce traitement impossible du corps comme réel, c’est à dire une subjectivation impossible de ce corps. Cet impossible traitement du corps de jouissance se double d’une attente passionnée, d’un savoir, venant de la mère et qui est destiné à donner une subsistance à la femme. Il y a ravage quand la fille et la mère ne parviennent pas, ou refusent, à faire autrement que de maintenir ce rapport d’exclusivité entre elles, à savoir quand la fille reste l’unique objet de la mère dont elle attend une réponse sur son être.

Si on reprend le cas de Laura, au niveau du choix d’objet elle s’est retournée vers quelque chose qui la replace dans une position d'emprise, avec quelque chose de problématique dans son désir à elle. On peut très bien être dans une relation avec l'autre tout en restant l'unique objet de sa mère. L'unique objet ne signifie pas qu'il n'y en a pas d'autres, mais plutôt que la fille veut rester dans un rapport d'exclusivité avec l'idée que c'est la seule personne qui puisse apporter une réponse. Il n'y a pour la fille que cette modalité de réponse qui est possible, et qu'elle n'est pas sortie de cette demande à la mère et de cette attente envers l'autre maternel. Attention, nous ne sommes pas en train de dire qu'il existe des mères qui favorisent ces relations d'exclusivité, ravageuse. Il y a une véritable position active chez le sujet féminin qui fait que c’est elle qui décide de maintenir ce rapport avec la mère ou qu'elle pourrait s'en défaire et aller voir ailleurs, de décider de ne pas être tout pour sa mère.

Laura, dans son inconscient est en rapport exclusif avec cet autre maternel dont elle attend l'amour, la subsistance et la réponse sur son être, même si par ailleurs elle a un copain et qu'elle se satisfait de la présence de ses frères. Cette attente débouche sur l'hainamoration, et qu'on est bien devant les deux faces qu'une même pièce avec d'un côté l'amour et de l'autre la haine. Ecrit énamoration, le mot ne fait référence qu'à l'état amoureux. Ecrit hainamoration, à la façon de Lacan, on est face à une ambivalence.

 

La question du ravage se pose comme prédominante, pertinente, à l’adolescence et on peut se demander comment elle se règle. L'adolescence est le moment où tout se met en mouvement et où ça doit se régler.

Malgré l’apaisement qu’on peut noter grâce au travail de parole, est-ce qu’on peut affirmer que ce point de réel, de difficulté, est traité et que les représentations futures seront sauvées du ravage ? Est-ce que le fait de traiter certaines questions permet de passer ce cap et de pouvoir traiter ce point problématique ? Ou est-ce que, dans la clinique adolescente, ne voit-on pas plutôt des éléments de structure qui signent la plage de réel du ravage ?

En somme, la question c'est : comment la petite fille peut régler son œdipe et devenir ainsi une femme, pas au sens de Freud à savoir une mère ? On ne peut pas se faire équivaloir la femme et la mère, même si jusqu'à aujourd'hui les mères sont toujours des femmes mais pas toutes les femmes sont des mères, ou veulent être des mères. La question de la maternité ne sature pas la question de la féminité et du féminin. De plus, on ne peut pas dire à une femme qui est devenue mère qu'il s'agit d'une femme accomplie, on n'en est pas sure.

Au-delà de Freud, l'adolescence soulève la question du féminin et du ravage. Ces filles règlent leur œdipe d'une manière bien particulière. Cela ne passe pas par l'identification au père, puisqu'on parlerait de femmes phalliques, qui se prennent pour des hommes, ni par celle à la mère, qui peut à la fois être ravageur ou pas. Si cela passe par l'identification à l'autre femme, on se penche du côté de la position hystérique. C'est-à-dire que l'hystérique, pour ne pas avoir à se poser la question de son propre désir et de sa propre féminité, fait l'homme et s'identifie à l'autre femme. L'hystérique, selon Lacan, ne peut approcher l'autre femme que par procuration, c'est toujours en pensant que l'autre femme elle sait comment être femme, à ce qu'il faut avoir, et qu'à faire comme elle on sera un peu plus femme. Il y a toujours cette identification et cette assimilation à l'autre femme qui est sur le devant de la scène dans le cas des hystériques. Cela vient obturer, voiler, cacher, la question de son propre désir puisque le désir est le désir de l'autre, c'est-à-dire que c'est le désir de l'autre femme et « en répondant à ce qu'est l'autre femme je pourrais répondre à ce que je suis moi en tant que femme ». Ce fonctionnement, type d'indentification, ne peut pas marcher parce qu'il y a autant de possibilités d'être femme que de sujets, et que chacune va pouvoir être femme à sa façon et décider de comment elle va traiter cette question en fonction de son histoire, de son rapport à sa mère et à son père, de ses choix...

 

Il y a toutes ces différentes identifications qu'on retrouve dans la clinique et qui sont autant d'impasses par rapport à cette question de l'identification du sujet féminin et de l'échec que ça peut être. C'est plus frappant chez les femmes que chez les hommes. Cela ne signifie pas qu'être homme ça ne se construit pas, ou que c'est plus facile, c'est juste que le fait de ne pas avoir à construire cet être-homme à partir d'un vide permet de mieux voiler ce manque qui concerne tous les sujets. L'idée c'est que, grâce au fantasme, ça tient bien et que ce manque dans l'autre, ce vide qui est déjà dans le langage, arrive mieux à être revoilé par le fantasme. Ce processus ne suffirait pas chez la femme.

Si on reprend le cas de Laura, elle déteste son corps, comme beaucoup de jeunes filles, elle ne sait pas quoi faire de ce corps, elle se débat dans sa relation amoureuse parce qu'elle cherche à être aimée, à âtre reconnue, pour savoir ce qu'elle est. Elle arrive en thérapie en disant qu'elle ne sait plus qui elle est, ni ce qu'elle est. C'est précisément là encore un point de structure du côté du sujet féminin : la femme, une femme, a besoin de l'autre pour trouver une place, pour avoir un nom, une identité. C'est-à-dire que là où l'homme est du côté de l'avoir phallique, qu'il va se sentir fort et puissant lorsqu'il va obtenir ses objets phalliques (objet détachable, symbole phallique pouvant regrouper tout un tas d'objets). Ce qui va donc donner de la subsistance se situe dans l'avoir phallique, dans cette possibilité d'avoir le phallus. Chez la femme, ce serait plutôt du côté d'un être phallique, c'est-à-dire qu'elle a besoin d'être pour exister, pour sentir de la subsistance, d'être le phallus d'un autre.

 

Pour Freud, comme pour Lacan, être le phallus de l'autre pour la femme ça revient à être aimée. L'identité féminine passe donc par l'amour et par le discours amoureux : là où l'homme peut se satisfaire du fantasme et de l'avoir phallique, y compris pour sa jouissance sexuelle, la femme a besoin de mots, parce que l'amour peut se confondre avec les mots d'amour. Il y a donc un besoin de parole qui vient dire à la femme ce qu'elle est dans l'amour. La fille va toujours demander beaucoup, beaucoup plus, à sa mère et lui reprocher ce qu'elle reçoit par ce que ce n'est pas ça, parce que ça ne suffit pas, ou peut-être parce qu'elle ne peut pas supporter de voir en sa mère ce manque dont elle souffre elle-même. En fait, ce que ne supporte pas le sujet c'est le fait d'avoir à faire à la castration de l'autre, à un autre castré.

 

Les différentes figures du ravage foisonnent dans la clinique et la pratique de chacun, comme dans la littérature. L'hypothèse est de dire que la meilleure illustration du ravage à l'adolescence c'est dans le cas de l'anorexie mentale. On a, dans ce symptôme anorexique, un refus d'éprouver la substance de son corps. S'il le pouvait, le sujet anorexique voudrait ne plus avoir de corps, cette problématique a complètement été évacuée du sujet anorexique. Il y a du coup une évacuation, un refus, de la sexualité, de la castration, et de tous les signes de féminité. L'anorexique mange ce rien qu'elle élève au niveau d'un objet, et c'est à partir de l'anorexique que Lacan a construit un autre objet : l'objet rien. Elle s'y prend très mal avec le vide qui est au cœur du féminin. Et si on prend l'anorexie hystérique, que l'on rencontre beaucoup, on  pourrait dire que la logique mise en avant par l'anorexique hystérique c'est de se servir de son refus pour obtenir l'amour de l'autre, pour obtenir la preuve du manque de l'autre puisque l'amour c'est donner ce qu'on n'a pas, se montrer manquants.

 

Le mauvais calcul de certaines femmes, de celles qui sont dans cette impasse, c'est qu'elles pensent qu'en acceptant leur manque elles se perdraient elles-mêmes. On peut dire aussi de la position féminine qu'il s'agit d'une position qui suppose de consentir à se faire objet de l'homme, de l'autre, de la jouissance de l'autre, ce que ne fait pas du tout l'hystérique. Pour certaines, se faire objet de l'autre c'est risquer de se perdre, d'être anéanti, de se faire bouffer. Au lieu de se risquer à ça, la solution hystérique consiste à aller s'imaginer que l'autre a quelque chose que « je n'ai pas », qu'il faut savoir découvrir pour être une femme. Certains cas de jalousie féminine rentrent dans ce cadre : il y a des femmes qui ont besoin, dans le couple, d'être jalouses d'une autre femme, de la détester tout en parlant d'elle, en la mettant tellement en avant qu'on voit bien qu'il y a une identification derrière sa jalousie. Elle est jalouse car elle lui suppose d'avoir quelque chose de plus qu'elle, notamment le savoir d'être femme, et elle suppose au copain de la désirer. Il y a l'idée que l'autre a ce que l'homme désire et ce qu'il faut pour être femme. On voit bien que l'hystérique met toujours en œuvre un montage à trois, comme dans le cas de Dora où elle est prise dans le triangle avec M. K et Mme. K et où elle s'identifie à Mme. K. La solution hystérique est donc un refus de la féminité, de ce trou, vide, chez l'être humain qui a quelque chose d'insupportable poussant à la recherche de solutions pour le voiler, le masquer, pour le fuir. C'est précisément ce que fait l'hystérique, quand elle nie tout ça en allant s'occuper des autres femmes, des autres, du désir de l'homme... L'hystérique ne s'occupe pas de son propre désir, de la façon dont elle va faire avec son manque à elle, son trou. Alors que le féminin c'est exactement le fait d'inventer une position à partir de rien.



04/01/2015
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 1520 autres membres