Cours de psychologie

Genèse des Concepts Freudiens (suite)

III. Traitement.

 

 

1. Texte de 1913 « Le début du traitement », de Freud :

 

a. Extrait 1 :

 

Freud nous dit que le dispositif qu'il a créé, il l'a créé à sa main. Selon lui, ce n'est pas quelque chose qu'il convient de penser comme un dogme, et qu'il est tout à fait prêt au fait que cette méthode puisse être repensée.

Lacan proposait de tenir compte des mouvements d'ouverture et de fermeture de l'inconscient. Freud proposait déjà cette pratique puisqu'il parlait de pulsation de l'inconscient. Lacan envisageait de conclure, d'interrompre la séance, au moment où quelque chose de l'inconscient lui semble pouvoir être mis en évidence par l'arrêt de la séance.

Lacan nous dit que s'inscrire dans le temps chronologique est une façon de résister à la dimension hors temps de l'inconscient. Le dispositif proposé par Freud et sanctuarisé par la suite, était de 5 à 6 séances de 50 minutes par semaine. Lacan considère que 50 minutes correspondent à un rapport obsessionnel au temps. Comme l'inconscient apparait de manière pulsatile, interrompre la séance au moment où il surgit est une façon de faire passer un message au patient. Cela a été aussi sanctuarisé, pour donner lieu à des séances systématiquement courtes.

 

b. Extrait 2 :

 

Freud introduit là les entretiens d'essais. Aujourd'hui on les appelle entretiens préliminaires. Pendant ces entretiens on commence à travailler avec le patient sans pour autant savoir si ça aboutira à une analyse. On s'intéresse à s’interroger et ça permet de repérer ce qu'il en est du fonctionnement psychique du patient (névrotique, perverse ou psychotique). C'est de ce repérage du fonctionnement psychique que dépendra le déroulement de la cure. C'est aussi ce qui permet d'identifier ce qu'il en est du transfert dans le diagnostic. Il y a deux façons pour poser un diagnostic :

- Soit par une démarche sémiologique : c'est la démarche psychiatrique qu’a adopté le DSM.

- Soit par la démarche psychopathologique : elle se fait par le transfert. La mise en place du transfert va permettre de repérer la place qu'est la notre :

+ Dans la névrose on est tout de suite posé comme sujet sensé savoir.

+ Dans le cas de la psychose le transfert renvoie à un autre persécuteur dont il conviendrait de se défendre.

Ces entretiens vont aussi nous permettre de comprendre comment le sujet va se comporter avec les objets, là aussi c'est fonction du fonctionnement psychique du patient.

 

c. Extrait 3 :

 

Les symptômes névrotiques servent à contenir une psychose. Une névrose obsessionnelle peut être un masque emprunté par la psychose pour venir structurer le monde et tenir à distance ce monde qui se défait.

Poser un diagnostic n'est pas quelque chose de simple.

Le diagnostic différentiel posé par un psychiatre induit un traitement différentiel.

 

d. Extrait 4 :

 

Rien n'est plus difficile à analyser que quelqu'un qui a une connaissance de la psychanalyse.

 

e. Extrait 5 :

 

Freud nous dit qu'il attribue une heure dans son planning et même si le patient ne peut pas venir, il paye.

A partir du moment où il y a une espèce de souplesse par rapport au planning, les résistances vont venir se fixer sur ce point. La question de la séance, ce n'est pas quelque chose qui vise uniquement le confort du clinicien mais le but est d'empêcher les fixations de la résistance sur le planning.

Il existe des maladies qui échappent au psychisme. Cependant il est important de faire en sorte qu'un malade garde l'envie de vivre et ne considère pas la mort comme déjà présente.

On peut accueillir les malades organiques, sans nourrir le fantasme de guérir le patient.

 

f. Extrait 6 :

 

Quand le traitement est interrompu pour un certain temps, on constate que le patient se renferme. Le travail d'ouverture de l'inconscient est quelque chose duquel le patient se défend. Freud parle de la carapace du lundi pour exprimer les résistances induites chez ses patients par la pause du week-end quand les séances se déroulaient tous les jours. Aujourd'hui on parle de la carapace des vacances, puisqu'il n'y a plus de séances quotidiennes.

En 1914, Freud n'avait pas encore réalisé que certains patients ne se livrent que sur le pas de la porte. Parfois ils ont le plus grand mal à nous voir interrompre la séance, ils cherchent donc un moyen de la prolonger.

 

L'image centrale de ce texte est celle de l'engagement.

La métaphore utilisée par Freud est celle de l'engagement de la partie d'échec. Il nous parle ici de ce qu'on pourrait appeler l'engagement d'une partie par l'analyste avec le patient. La chronologie ne doit pas nous faire oublier la notion logique du dispositif, puisque la question que Freud se pose est : « Qu'est-ce qui, mis en place dès le début, va avoir une influence au niveau de la cure ? »

Il est important de ne pas rater cet engagement puisque c'est de lui dont dépendra la possibilité ou pas qu'il y ait analyse. La thèse principale est : Comment l'analyste doit engager le traitement analytique.

 

Au début, Freud va placer la question de cet engagement du traitement sous l'égide du jeu d'échec. On retrouve trois temps dans ce texte sur :

- L'initiation du traitement.

- La question des premières informations.

- La dynamique du traitement.

 

Freud propose une période probatoire de quelques semaines, qui permet d'indiquer ou non la possibilité d'une cure analytique. C'est à ce moment là que Freud met en avant la question de diagnostic différentiel. Il veut nous dire que des indices schizophrènes peuvent se cacher derrière des symptômes névrotiques. Il faut donc un certain temps pour poser un diagnostic névrotique ou psychotique. Ce n'est pas quelque chose que l'on peut faire rapidement ou facilement.

La situation analytique (divan) proposée par Freud est un choix qui permet de détacher la psychanalyse de l'hypnose (en plus d'un besoin personnel de Freud). Dans l'hypnose, le regard est important puisqu'elle repose sur la focalisation de l'attention, notamment par le regard. En choisissant ce dispositif, Freud passe d'un hyper-investissement du regard à un investissement du champ de la parole.

 

Freud attire aussi notre attention sur la position de transfert « toute prête ». Ce qu’il souligne dans ce texte est que le transfert, souvent, préexiste même à la rencontre. Cette question du transfert est quelque chose d'extrêmement important, puisqu'on y a à faire à chaque rencontre analytique. Cela amène Freud à dire qu'il vaut mieux éviter que le patient et l'analyste aient des relations antérieures ou extérieures à l'analyse/séance.

Une des difficultés de la cure de Dora, c'est qu'il n'y a pas une réelle neutralité de la part de Freud. Dora est la fille d'un des patients de Freud et ce patient amène Dora chez Freud en lui demandant de « la réparer ».

 

Le clinicien ne doit pas se placer en tant que garant du réel. Pour cela, toute séance est due. Et c'est la seule façon pour que les résistances ne se mettent pas en jeu au travers d'empêchements, ce qui mettrait à mal la cure.

 

Freud propose aussi la possibilité d'une abréviation de la cure.

Il y a un temps nécessaire pour qu'il y ait une élaboration paire à travers les résistances. Ce temps là est incompressible.

Freud utilise la notion de travail lorsqu'il parle du travail du rêve, du travail du deuil et le travail d'élaboration, qui est la perlaboration. Dans chacune de ces situations, le temps de l'inconscient ne correspond pas au temps des horloges. C'est là que la rupture entre le psychanalytique et l'approche comportementaliste est rédhibitoire. Ces derniers travaillent au travers du transfert. Pour la psychanalyse, le transfert est une formation du compromis, son déchiffrage va permettre la place du symptôme dans l'économie psychique. Pour les comportementalistes, le transfert est quelque chose qu'il convient d'enlever. Certains symptômes résistent à ce type de traitement, se déplacent et/ou reviennent.

 

La seconde partie du texte porte sur quels points et avec quel matériel on doit commencer le traitement. Là se pose la question de la libre association, qui va là aussi rompre avec la pratique de l'interrogatoire psychanalytique. Elle vient mettre en évidence un certain nombre de signes mais également va être en rupture avec la simple conversation. Il ne doit pas y avoir de préparation à l'analyse.

Freud pense que l'association n'est libre en rien et qu'elle est surdéterminée par un réseau inconscient. Elle va permettre d'identifier un certain nombre de choses par leur répétition.

 

Freud va aussi traiter la question de l'intervention : « A partir de quand devons-nous commencer à livrer des interventions au patient ? » Sa réponse : « Pas tant que le transfert (positif) n'est pas institué. »

Sa proposition est importante puisqu'il pose une nouvelle fois la question du temps : à partir de quand, une intervention du clinicien peut-elle être pertinente ? Il dit que si on prend le risque de livrer un peu trop vite une interprétation à un patient, cela risque de renforcer encore les défenses et donc de faire en sorte que l'interprétation n'ait aucune efficacité.

La demande d'amour fait en sorte que le savoir qui lui est fourni peut être accepté. C'est au moment où l'amour est en demande de savoir, que l'interprétation peut être reçue et acceptée.

 

g. Extrait 7 :

 

A partir de quel moment peut-on décider qu'une cure est terminée ? Est-ce que la simple disparition d'un symptôme suffit à laisser penser que le travail est terminé ?

Freud constate que certains patients préfèrent parfois abandonner leurs symptômes et donc guérir, plutôt que de continuer à travailler le sens que ce symptôme pourrait avoir.

 

h. Extrait 8 :

 

L'inconscient ne connait pas le temps. On ne peut pas s'inscrire dans la temporalité des horloges. Aussi les processus psychiques demandent du temps pour être peu à peu modifiés.

Freud répond par avance à ce qui n'existe pas encore : les TCC. Il a une métaphore intéressante : la névrose est un organisme avec des parties interdépendantes, on ne peut pas intervenir sur une seule de ces parties, si on le faisait, un de ces organismes pourrait devenir primordial et remplacer le symptôme précédant.

Cela conduira Freud à dire que le but de la psychanalyse c'est la psychanalyse. Son but n'est pas forcément la guérison, même si elle est la ligne de mire, mais que la guérison vient en surcroit : c'est à l'occasion du travail analytique que le symptôme à un moment perdra de son utilité.

Si on suit la thèse freudienne selon laquelle le symptôme est une formation de compromis, lorsqu'on rééquilibre les parties, ce compromis n'a plus forcément raison d'être. Le but visé n'est pas la disparition du symptôme mais c'est ce travail qui vise à réfléchir sur l'articulation entre l'inconscient et le conscient. A cette occasion là, les équilibres étant modifiés, le symptôme peut venir à disparaitre. Contrairement à ce que dit Freud, il y a des symptômes qui peuvent être considérés comme intolérables et peuvent donc passer, au cours de l'analyse, au second plan et devenir plus simples à traiter.

 

i. Extrait 9 :

 

Freud amène la question du paiement et de la limite que cette question vient mettre à la cure.

Aujourd'hui, dans certains CMPP, on peut avoir accès à des traitements de type psychanalytique sans paiement. Le fait de ne pas payer va faire flamber le transfert amoureux chez les jeunes femmes et une révolte du coté masculin avec le désir de ne pas avoir à s'instaurer dans la question de la reconnaissance (de dette dans ce cas là). Freud dit que cela déréalise, les relations échappent au monde réel. La question du paiement viendrait mettre un peu de réalité, permettrait de créer une buttée à ce déploiement essentiellement imaginaire qu'est la question du transfert.

 

j. Extrait 10 :

 

Le divan est une sorte de maintien dans le dispositif analytique de quelque chose qui appartenait à l'hypnose : la position allongée. Il en vient là pour éviter d'être soumis au regard du patient. Cela pour éviter que le patient, pendant que l'analyste se laisse aller à un travail d'association, ne perçoive les expressions du visage de l'analyse et donc n'oriente ses dires en fonction.

Le dispositif du divan n'est pas le seul. De plus en plus la psychanalyse sort du cabinet pour s'exprimer dans d'autres milieux.

Freud installe de façon très précise une des règles fondamentales. On peut voir à quel point il était intraitable sur ces questions là.

 

k. Extrait 11 :

 

Dans De l'interprétation des rêves, Freud dit qu'il faut que le patient raconte le rêve une première fois et on lui demande ensuite de le raconter une seconde fois. Là on va s'intéresser aux modifications entre ces deux récits : elles sont issues de l'intervention de l'inconscient.

Les récits de ce qui se passe en analyse amènent les patients à avoir des associations qui sont livrées à l'extérieur de la cure.

 

l. Extrait 12 :

 

Freud utilise beaucoup le terme d'aveux. Il y a quelque chose de l'ordre de l'inquisiteur chez lui.

 

m. Extrait 13 :

 

Freud nous dit que tant que le travail d'association se fait par lui-même il n'y a pas besoin d'intervenir. Le transfert se manifeste lorsque quelque chose dans le système associatif se rompt. C'est à ce moment là qu'il convient de parler du transfert.

 

n. Extrait 14 :

 

L'idée que semble nous proposer Freud c'est qu'au moment où le processus associatif est interrompu, c'est le moment où il est important de faire agir le transfert.

Freud introduit aussi la notion de neutralité bienveillante. Cela comprend le fait de ne pas être moralisateur, tout en évitant que le patient se sente mal à l'aise.

Il parle également de l'attention flottante. Ce n'est pas une attention qui rêvasse, elle ne va pas s'attacher à certains passages du récit, mais, cependant, elle va donner la même importance à chaque énoncé du patient. C'est cette attention également flottante qui permettra de ne pas avoir à diriger le discours du patient, et, par conséquent, à le cueillir dans sa spontanéité.

 

o. Extrait 15 :

 

Il met en évidence les différents temps de l'analyse. Selon lui, tout le travail du dramaturge est un dévoilement savamment différé, où derrière Oedipe se révèle le régicide et où derrière le régicide se révèle le parricide. Comme dans la tragédie, le déroulement de la cure est maitrisé et se fait peu à peu. Si cette révélation est trop brutale, cela va uniquement renforcer les défenses et accentuer la résistance.

C'est au moment où le patient est au bord de la reconnaissance de son symptôme que l'on peut le lui dévoiler et l'interpréter. L'interprétation peut être correctement reçue une fois que le patient est à deux doigts de comprendre son symptôme.

 

p. Extrait 16 :

 

La question du savoir, était au départ la base de la psychanalyse (par la méthode cathartique).

Dans l'exemple que nous fait Freud, dans ce texte, imposer le retour du refoulé ne permet pas la disparition du symptôme et augmente les défenses mises en place par la patiente.

On n'est plus dans la question de la quête du savoir, mais plutôt dans le travail des forces refoulantes qui amènent le patient à tenir à distance un certain nombre de représentations. C'est là que ce situe l'enjeu de la psychanalyse. Le savoir ce n'est pas ce qui vainc la résistance.

 

q. Extrait 17 :

 

Lorsqu'on insiste dans l'interprétation et le dévoilement du sens du symptôme, il y a d'abord la résistance et puis on tombe sous l'effet de la suggestion. Le patient se soumet donc et ne comprend ou n'accepte pas l'interprétation fournie.

 

r. Extrait 18 :

 

Il n'y a pas de psychanalyse sans symptôme invalidant.

Selon Freud, on pourrait perdre nos symptômes uniquement par amour. Mais dès que la relation cesse, le symptôme revient. Le transfert ne suffit pas à lui seul à faire disparaitre le symptôme. C'est la liquidation du transfert qui permet la guérison.

 

Freud nous donne la formule de déroulement du transfert :

- Apparition du transfert.

- Apparition des résistances du transfert.

- C'est à partir de là qu'il peut y avoir élucidation des productions symptomatiques et faire en sorte que le patient fasse en sorte d'y renoncer.

 

2. Texte de 1915 : Observations sur l'amour de transfert :

 

Freud introduisait la question du transfert comme centrale au niveau de la cure. Là il fait un pas supplémentaire : c'est un amour pour les figures archaïques qui sont en jeu dans la cure.

 

Freud distingue ce texte puisqu'il dit à Abraham, dans une de ses lettres, qu'il tient cette contribution comme la meilleure et la plus utile de toute la série.

L'axe central que Freud travaille dans cette production c'est : « Comment l'analyste peut accuser réception du transfert ? » Ce dernier, Freud le perçoit comme une éclosion de l'amour de transfert, qui peut devenir ce qui va aussi faire obstruction au déroulement de la cure. C'est là qu’il repère quelque chose de tout à fait essentiel : « Le transfert est à la fois le levier incontournable de la cure, mais il peut également se mettre au service des résistances ». C'est cette double position que Freud va travailler dans ce texte.

 

Les manifestations de l'amour de transfert son imprévues et peuvent surprendre le patient. Il est inutile d'essayer de prévenir le patient. Il y a une sorte de spontanéité qui surgit brutalement. Dans ce texte, Freud utilise une métaphore théâtrale en qualifiant l'amour de transfert de changement de scène.

 

Cet amour de transfert peut être mis au service de la résistance, et donc au non service de l'avancée de la cure. Il fait l'hypothèse suivante : il y aurait un amour préexistant dont la résistance se sert, plutôt qu'elle ne le créé de toute pièce. Il faut lui laisser la place, mais il ne faut pas l'encourager : il faut le traiter comme quelque chose d'irréel.

 

Le texte s'achève sur une discussion essentielle sur les critères qui permettraient de distinguer cet amour transférentiel de ce que Freud appelle un amour authentique. En fait, Freud dit qu'on « ne saurait lui refuser ce caractère d'amour authentique ».

 

Ce texte permet à Freud d'articuler la question de la résistance à celle de l'amour. On y trouve une des rares références de Freud à la question du contre-transfert. Cette dernière est secondaire, et très périphérique, chez Freud. Il s'agit en fait de ce que le transfert du patient viendrait susciter chez le clinicien : agacement, ennui, désir de protéger, etc. Pour Freud, cela concerne l'analyste, et il faut qu'il le règle de son coté pour que son contre-transfert ne vienne pas interférer avec la cure du patient.

Après la mort de Freud, et essentiellement en Angleterre avec les disciples de Klein et Winnicott, il y a un changement radical de la position vis à vis du contre-transfert. Le contre-transfert va être interprété comme un outil de la cure. Le pas que font certains analystes c'est le même que Freud avait fait par rapport à la position du transfert. L'hypothèse de ces analystes est la suivante : ce que nous éprouvons, c'est quelque chose qui concerna l'analyste, mais qui est induit par le patient. Ce dernier, ferait éprouver à l'analyste ce qu'il en est de son monde psychique. Par l'intermédiaire de ce contre-transfert, il serait possible d'avoir un accès à son fonctionnement.

 

a. Extrait 1 :

 

Le transfert se met ainsi au service du refoulement. Les éclosions de l'amour de transfert apparaissent souvent lorsque des éléments du refoulé pourraient revenir à la conscience.

 

b. Extrait 2 :

 

Le transfert est de l'amour qui s'adresse à du savoir. C'est donc moins une demande d'amour qu'une demande de savoir.

Pour Freud, la seule question qui compte est de savoir ce qui va permettre de faire aboutir la cure. Ne pas prendre en considération l'amour de transfert c'est prendre le risque que la cure soit arrêtée. Il fait ici la différence entre ce qui est moral et ce qui est éthique : il ne peut pas satisfaire la demande de la patience puisque cela remettrait en cause tout le déroulement de la cure. Le but de l'amour de transfert est que la cure n'avance plus, que le travail de dévoilement de l'inconscient ne puisse être dévoilé.

 

c. Extrait 3 :

 

Freud introduit ici le rapport à la réalité. Il dit qu'on ne peut pas demander aux patients la plus grande franchise possible, ne pouvant pas, en face, adopter ce même rapport à la vérité. Le patient qui s'apercevrait de l'absence du rapport à la réalité de la part du clinicien ne pourrait plus continuer la cure.

 

 

IV. L’éthique freudienne.

 

 

L'éthique clinique de Freud se distingue de celle de Lacan.

 

Dans une lettre de Freud au Pasteur Pfister, il disait, le 9 octobre 1918 : « L'éthique m'est étrangère ». La question c'est de savoir comment on part de cette phrase à 40 ans après le Séminaire de Lacan sur l'éthique psychanalytique.

La question de l'éthique chez Freud est pensée en termes de pulsions, de surmoi. Elle va aussi nous amener à penser la question du transfert et on va croiser régulièrement des indications qui sont les textes de Techniques Psychanalytique.

 

Freud, a besoin d'inventer un nouveau mot : la psychanalyse. Sur quelles bases peut-on faire la distinction entre psychanalyse et psychothérapie ?

Quelle est la conception freudienne de l'éthique ?

Cette lettre de 1918, est une réponse de Freud à un ouvrage écrit par le Pasteur Pfister. Ce livre s'appelle Qu'offre la psychanalyse à l'éducateur (1917). Ce que va amener Pfister dans cet ouvrage sont des prémices de la version adaptative de la psychanalyse. Pour Pfister, la psychanalyse peut aider les individus à l'adaptation à la société, mais aussi à la moralisation des individus. C'est à ce niveau là que Freud se positionne.

 

« L'éthique m'est étrangère ».

Ce que Freud entend par éthique n'est pas la question du bien et du mal, qu'on pourrait croire en dehors de la psychanalyse. Ce qui pourrait être l'éthique de Freud c'est quelque chose qui n'aurait aucun lien avec le bien et le mal. Il considère ne pas avoir d'éthique. Cela n'empêchera pas l'apparition de la genèse du bien et du mal dans la psychanalyse. C'est justement cela qui va lui faire dire que ça n'a rien à voir avec l'éthique psychanalytique.

 

Il répond aussi à Pfister en ce qui concerne sa théorie sexuelle. « Qu'est-ce qui vous prend de contester la fragmentation de la pulsion sexuelle en pulsions partielles ? »

Freud dit à Pfister que la question des pulsions partielles est une question de vie ou de mort pour la psychanalyse. Cela signifie que la théorie de la libido (sexualité, pulsion sexuelle) chez Freud c'est une théorie, ce n'est pas l'acte sexuel, l'accouplement. Il découvre que chez les névrosés, le symptôme est une sorte de satisfaction qu'il va appeler sexuel puisqu'il concerne des zones différentiées du corps.

Ex :

- L'œil est le siège de la pulsion d'autoconservation, qui permet la survie de l'organisme, c’est un ensemble des besoins liés aux fonctions corporelles nécessaires à la conservation de la vie de l'individu : je fais attention, ce qui me permet de voir le danger approcher. Il a aussi une pulsion partielle, libidinale. Il y a une dimension sexuelle dans l'œil : quand on contemple ou qu'on se rince l'œil, il y a la dimension de désir, perdre quelqu'un de vue marque la séparation, la perte d'une personne.

- La bouche est aussi le siège de la pulsion d'autoconservation lorsqu'on mange, et des pulsions libidinale. Pour Freud, « la bouche sert à manger mais elle sert aussi à embrasser ». Il y a un plaisir possible qui peut être en lien uniquement avec un organe.

Pour Freud, tous les organes sont sujets à ces deux pulsions. Toute la recherche de Freud sur la question du corps, qu'il constate dans le symptôme hystérique, se base sur la lutte dans un organe entre la pulsion d'autoconservation et la pulsion partielle. La pulsion est donc l'usage inconscient d'un organe à des fins libidinales, plutôt qu'a des fins d'autoconservation.

 

Alors que Freud s'acharne à délier la question du corps, Pfister va mettre en avant, non pas la partialité de la libido, mais sa synthèse. Pour Pfister va compter le temps où il faut re-synthétiser l'activité sexuelle. C'est à dire promouvoir une conception unique de la sexualité : la sexualité génitale à des fins de reproduction. La question de la synthèse s'oppose au terme d'analyse. C'est là qu'on va commencer à voir une différence entre psychanalyse et psychothérapie.

 

Il critique Pfister sur le fait qu'il cherche la synthèse sans analyse préalable. Selon Freud, l'individu se charge de synthétiser mieux que l'analyste. Chercher la synthèse c'est se précipiter dans l'interprétation. Ce qui intéresse le clinicien ce sont les points qui échappent à la synthèse, à la connaissance que le sujet a de lui même. D'un point de vue psychanalytique, c'est le moi qui cherche la synthèse, qui essaye de composer avec les influences du ça et du surmoi. Il est sans cesse au travail.

Dans la névrose obsessionnelle, le moi est pris par, d'un coté, les fantasmes sadiques et souvent destructeurs venant du ça et, de l'autre, par des injonctions venant du surmoi. Le moi essaye de faire la synthèse entre le surmoi et le ça.

C'est pour cela que Freud dit à Pfister de ne pas chercher la synthèse, puisque c'est au moi de s'en charger. Elle vient d'elle même et bien trop vite : c'est le moment où le patient se reconnait dans son symptôme. Ce qui guide la question du bien et du mal c'est un besoin de reconnaissance.

 

Psychanalytiquement, on appelle individu celui qui cherche à échapper à la division, c'est le moi, celui qui est indivisible. Le sujet vient de subjectum, c'est celui qui est soumis à l'inconscient, au fait qu'il y ait quelque chose qui lui échappe. Là où l'individu ne veut rien savoir de ce qui lui échappe. Accentuer sur la synthèse c'est accentuer le moi et donc faire croire aux patients qu'ils sont des individus, alors que nous sommes tous sujets. L'individu c'est celui qui croit maitriser sa vie.

 

On rejoint la question de l'idéal, par la synthèse. Sur quels idéaux, clinicien qui cherche à faire la synthèse du patient, à lui faire mettre de coté l'inconscient, va bâtir sa synthèse ? Faire la synthèse du patient c'est faire la synthèse à son image.

Il y a trois idéaux sociaux : amour, indépendance et harmonie.

 

La question est la suivante : Quelle est la conception freudienne du bien et du mal ? Quelle conception il s'en fait pour séparer le bien et le mal de l'éthique psychanalytique ? En quoi, la genèse du bien et du mal nous pousse à être très méfiants lorsque la question du bien et du mal arrive dans un entretien clinique ?

 

« Tandis que le renoncement à la pulsion pour des motifs extérieurs est seulement générateur de déplaisir, celui qui résulte de motifs intérieurs, de l’obéissance à l’égard du surmoi, a un autre effet économique : le moi se sent élevé, il s’enorgueillit de renoncer à la pulsion comme d’une réalisation qui a de la valeur.

Le surmoi est le successeur et l’instance qui tient lieu des parents (et des éducateurs), qui ont surveillé les actes de l’individu dans la première période de sa vie. Il continue les fonctions de ces derniers presque sans changement. Il tient le moi dans une dépendance durable, il exerce sur lui une pression constante.

Le moi, comme dans l’enfance, est tout à la crainte de mettre en jeu l’amour de son maître suprême ; il ressent comme une délivrance et une satisfaction d’être reconnu par lui ; il éprouve ses reproches comme des remords. Lorsque le moi a apporté au surmoi le sacrifice d’un renoncement à la pulsion, il attend en récompense d’en être aimé davantage ».

Freud (1939), L’home Moïse et la religion monothéiste.

 

Qu'est-ce qui fait qu'on est passés du totémisme au monothéisme d'un dieu absent ?

 

Avec le totémisme, l'ancêtre sacré qui est vénéré a une forme, on le voit, on peut le porter. Le premier monothéisme Juif, dans lequel Dieu est invisible, faire une image de Dieu est interdit. Freud s’intéresse beaucoup à ces sujets, car ils lui parlent de la psyché humaine et de l’inconscient. Lorsqu’on passe d’un totem qui se voit à un dieu qui ne se voit pas, pour Freud c’est une mise en forme culturelle du fait qu’une pulsion partielle érogène n’arrive jamais à se satisfaire entièrement. D'un point de vue partiel, l'amour se résume par la recherche du regard de l'autre, regard qui n'est jamais exactement celui qu'on espère.

 

Renoncer à tout voir c'est renoncer à la satisfaction pulsionnelle. Freud passe du plan religieux au plan subjectif en se demandant comment se fait le renoncement à la satisfaction pulsionnelle. Il répond à cette question en se demandant comment fait le petit enfant pour y renoncer. C'est là que Freud revient sur l'histoire du surmoi. Ce dernier exerce une pression constante sur le moi.

 

« C’est l’autorité des parents, essentiellement celle du père despotique qui menace l’enfant de son pouvoir de punir, qui incite celui-ci à renoncer à ses pulsions, qui fixe pour ce même enfant ce qui lui est permis et ce qui lui est défendu. Ce qui est nommé « gentil » ou « méchant » dans le langage enfantin sera appelé plus tard, lorsque la société et le surmoi auront pris la place des parents, « bon » et « mauvais », vertueux ou vicieux, mais il s’agit toujours de la même chose, du renoncement aux pulsions sous la pression de l’autorité qui remplace et prolonge le père […]. Ethique signifie limitation des pulsions ».

Freud (1939), L’home Moïse et la religion monothéiste.

 

On voit la morale arriver. Ethique signifie, ici, dans le sens où Freud l'entend, limitation des pulsions.

La question c'est quel est le type de limitation, de renoncement à la pulsion ? Freud nous dit en fait, que c'est par amour du père, d'abord extérieur puis intériorisé, presque par amour du surmoi, que va se faire la distinction entre bien et mal. La distinction entre le bien et le mal, l'enfant le découvre dans ce qui fait plaisir au père et ce qui ne lui fait pas plaisir. Le bien et le mal sont d'abord rencontrés dans le besoin d'être aimés et reconnus par le père. C'est là l'origine du bien et du mal. C'est pour cela aussi que Freud se méfie de cette question. Derrière cette question se trouve ce qui plait et ce qui ne plait pas au surmoi.

 

Il faut remarquer, dans cette conception, que l'enfant et le sujet renonce toujours pour l'autre, pour garder son amour. Pour Freud, le mot de sacrifice est important : « lorsque le moi a apporté au surmoi le sacrifice du renoncement à une pulsion ».

 

Il y a une différence entre le sacrifice et le cout : un sacrifice peut avoir un cout.

Dire non à une jouissance a un cout, se sacrifier pour une jouissance a un cout beaucoup plus important, que le sujet peut payer de sa vie. Quand on se sacrifie, on se sacrifie pour l'autre et donc on sacrifie notre propre désir. En disant non, on est plus en harmonie avec soi qu'avec l'autre.

 

L'art est une des façons de renoncer à ces pulsions.

Sur la question de la pratique artistique, Freud avait essayé d'aller d'une désexualisation de la pulsion vers une version plus socialisée. C'est pour ça que Freud relie la sublimation à la pulsion.

 

Comment comprendre la publication, 40 ans plus tard, de L'éthique psychanalytique de Lacan ?

Qu'est devenue la psychanalyse ?

 

Elle est devenue une sorte de psychothérapie : elle est devenue une adaptation à la demande des gens. Il essaye de rompre avec la représentation de norme sociale. Il y avait, tout de même, une certaine éthique chez Freud. Il est très méfiant sur la question de l'éthique par rapport au bien et au mal. Lacan va reprendre l'éthique sur la question du courage quand on instaure une situation clinique.

 

« La tentative de se soustraire aux difficultés en réprimant ou en négligeant le transfert serait insensée ; quoi qu’on en ait fait par ailleurs, cela ne mériterait pas le nom d’analyse. Renvoyer le malade dès que s’instaurent les désagréments de sa névrose de transfert n’a pas davantage de sens et c’est de surcroît une lâcheté ; ce serait à peu près comme si, après avoir conjuré des esprits, on détalait sitôt qu’ils apparaissent ».

Freud (1926), La question de l’analyse profane.

 

Se soustraire aux difficultés de transfert ce n'est pas une position psychanalytique. Il parle donc d'une certaine éthique. En quoi la rencontre clinique demande un certain courage. C'est ce qu'il développera dans Le courage de la psychanalyse.

 

Quand le patient commence à s'adresser au clinicien en l'engageant dans le transfert, que doit faire le clinicien ?

 

Ce que Freud entend par éthique c'est l'histoire de bien et de mal prise dans la découverte infantile. C'est l'insatiable besoin d'amour et de reconnaissance.

Il faut prendre en considération le besoin, mais il n'a pas besoin d'être comblé. Ce n'est pas comme le désir. La méfiance freudienne de cette approche de l'éthique c'est jusqu'où le moi peut se sacrifier pour plaire au surmoi. Le besoin d'amour se manifeste avant toute chose comme quelque chose qu'on pourrait concevoir comme guérison : pour plaire à l'autre je peux renoncer à la satisfaction que comportent mes symptômes. J'apporte mon mieux-être en cadeau à l'autre pour en attendre reconnaissance, félicitation et amour.

 

De plus en plus, les institutions, les associations et les entreprises essayent d'avoir un discours de valeur. On essaye ainsi de fédérer les salariés sous des valeurs.

Les valeurs ont l'air de rien, cependant on peut croire qu'une éthique se définit par des valeurs.

Freud remarque que la valeur nous permet d'être reconnus. Cette remarque nous permet d'être prudents, puisqu'à partir du moment où on se reconnait dans une valeur, implicitement, on se met en compétition avec d'autres valeurs. Finalement on essaye de faire en sorte d'avoir la valeur qui serait la plus haute par rapport aux autres. Ce mécanisme n'est pas anodin. Cette rivalité, d'un point de vue freudien, c'est la rivalité entre frères qui essayent de se faire aimer, reconnaitre par le père. Au final, au lieu de fédérer, les valeurs divisent, la plupart du temps.

 

Pour déboucher sur la question de l'amour, lorsqu'un patient amène en cadeau au clinicien son mieux-être, c'est parce qu'il attend d'être aimé. Une des façons de vivre un retard ou une absence, en institution ou ailleurs, pour le patient c'est de se dire qu'il compte moins qu'un autre.

Comment le psychologue doit réagir ? Est-ce qu'il entérine, doit répondre de cette place dans laquelle le patient le place ? Satisfaire cette demande d'amour, c'est louper le fait que si on répond sur ce mode là on installe le patient dans une dépendance, on maintient cette dépendance propre au transfert, on l'entérine, et peut-être même que le psychologue va s'y complaire. Elle est même maintenue au détriment du patient, qui est placé dans une situation subjectivée et de désir : le patient va satisfaire le désir du clinicien.

Ce n'est pas une situation propre à la psychanalyse, mais dont cette dernière n'est pas protégée.

 

M. Safouan, est en quelque sorte un dinosaure de la psychanalyse en France. Dans son dernier ouvrage il dit : « Je dois reconnaitre que le nombre de ceux qui viennent me voir pour se libérer de la psychanalyse et non par la psychanalyse ne fait que croitre. » Autrement dit, la première partie de son ouvrage essaye de repérer ce que Freud a essayé de mettre en place (opération de déliaison), qui s'est transformé en église : non pas libérer quelqu'un, de son rapport à la reconnaissance de l'autre, mais à l'assujettir. Il y aurait un aspect de la psychanalyse qui chercherait à assujettir le sujet plutôt qu'à le libérer.

 

Le patient, par amour ou par besoin d'amour, peut s'assujettir au clinicien. C'est là que se place la vraie question éthique : qu'est-ce que je dois faire pour cesser d'être sous l'emprise de mon besoin de reconnaissance par l'autre ?

On pourrait dire que c'est ce que Freud a essayé de traiter en faisant une différence entre la suggestion et la psychanalyse. Certains vont plus loin en disant que c'est là la différence entre la psychothérapie et la psychanalyse.

 

Le mot analyse apparait dans le monde occidental dans le récit d’Ulysse. Dans l'histoire d'Ulysse,  ainsi que dans la mythologie en général, les sirènes ont une voix particulière qui peut attirer les marins, à tel point qu'ils peuvent en mourir. L'étymologie du mot sirène c'est lieuses : celles qui attachent par la voix. Pour palier à cela, Ulysse demande à ses marins de l'attacher à un mat et de se boucher les oreilles avec de la cire. Les compagnons n'entendront pas les voix des sirènes, mais lui pourra en jouir, il pourra faire ce que nul humain n'a pu faire avant lui sans mourir.

On peut dire, en quelque sorte, que le transfert est ce qui attache Ulysse au mat. C'est un type d'attache, de liaison, qui est différent de la liaison que proposent les sirènes. Si Ulysse s'attache c'est bien pour rester vivant : à la fois pour passer tout près des sirènes, les entendre et ne pas y sombrer. Ce mat est, d'une certaine façon, ce que propose l'analyste : il propose d'attacher son patient, il y a une dimension phallique dans ce mat, quelque chose qui permet au patient de ne pas sombrer dans la jouissance (des voix). Pour cela, il faut que ses compagnons aient les oreilles bouchées, qu'ils ne cèdent pas lorsqu'Ulysse les supplie de les laisser passer. De part son analyse, l'analyste a réussi à se rendre sourd à la jouissance.

D'une certaine façon, Ulysse et son analyste vont venir jouer et se risquer aux démons.

 

Un autre, a réussi à survivre aux voix des sirènes : Orphée. De son chant, Orphée arrive à faire obéir la nature. C'est un chant magique et tout puissant. Au passage des sirènes, Orphée se met à jouer de la lyre et à chanter : il couvre ainsi la voix des sirènes et permet à ses compagnons de ne plus entendre leur voix et de survivre. On a là, un modèle pour essayer de s'interroger sur le rapport du psychotique avec ses hallucinations. Un des usages de la musique, est un usage orphique : je fais de la musique pour couvrir les voix qui me persécutent.

Dans ce cas, ça relève plus de la façon dont un patient peut trouver une solution que de la proposition du clinicien. C'est le cas des psychotiques, qui s'inventent leur propres moyens de protection, de lutte contre les voix qu'il entend.

Boutés, dans le récit d'Orphée c'est celui qui plonge, celui pour lequel le chant d'Orphée ne permet pas de faire taire le chant des sirènes. Cliniquement parlant, c'est celui qui cède à la jouissance.

 

Le mot analyse désigne le moment où Ulysse est délié du mat. L'analyse ce n'est pas le moment où on attache, mais le moment où le patient se détache de ce qui lui a permis de traverser, de se confronter à la jouissance et en quelque sorte d'y résister. La psychanalyse, certes va proposer une attache au patient (le transfert), mais son optique est d'attacher le patient pour pouvoir, à un moment, délier le transfert. Si l'analyse c'est ce qui détache le patient, c'est parce qu'elle a surgi à la fin du suivi. A la fin de la cure on pourra dire qu'il y a eu analyse, parce qu'il y a eu détachement. Tant que le patient est dedans, on ne peut pas dire s'il y a eu analyse ou pas, ce n'est que lorsqu'il y a eu un détachement du sujet qu'on peut dire qu'il y a eu analyse. Avant, rien ne nous garantit qu'on n'est pas dans de la suggestion.

 

On retrouve cela dans le texte Le début du traitement : il se demande quand il faut livrer l'interprétation.

 

Il faut orienter le transfert sur le traitement du patient et non sur le désir et sur la personne de l'analyste.

Dans ce que dit Freud, la psychanalyse se spécifie de la fin qu'elle se donne. Ce qui fait l'analyse c'est la fin : est-ce que le sujet va réussir à traverser cette dépendance, ce lien, cette attache que la situation analytique impose en elle-même. Le transfert est liquidé comme sa fonction l'exige. Il ne s'agit pas de faire en sorte que le patient aille mieux, ça c'est compatible avec la suggestion, mais de la façon dont elle envisage sa liquidation, la façon dont le patient se détache. C'est là la question éthique sur le transfert : qu'est-ce que je vais faire de cet amour ?

 

On en arrive aux démons du transfert. Une situation identique est décrite dans La technique psychanalytique, Remarques sur l'amour de transfert.

 

Dans La psychanalyse profane, Freud essaye d'arracher la psychanalyse à la médecine. Dans ce texte, il dit que « la tentative de se soustraire à l'analyse serait insensée ». Le terme de lâcheté nous permet d'envisager ce que serait une forme de courage psychanalytique : ne pas fuir face aux manifestations du transfert. Aussitôt qu'on prononce le mot de courage, on rentre dans un domaine  risqué. Il peut y avoir une sorte de courage qui pousse au sacrifice. Ce que Freud entend ce n'est pas le courage de sacrifice mais le courage de désirer la poursuite de l'analyse, jusqu'à la fin, jusqu'à l'analyse.

 

Il y a dans les manifestations transférentielles quelque chose, une puissance d'amour, de manifestation, qui peut effrayer l'analyste. Cela le pousse, après avoir invité l'amour de transfert, à réfréner tout le processus.

La situation du clinicien qui vient invoquer le démon du transfert a été reprise chez Lacan. Ce dernier est allé chercher, dans une petite nouvelle, Le diable amoureux de J. Cazotte, une situation similaire. Ce qui intéressait Lacan, dans un premier temps, c'est le moment même où le personnage invoque le démon, ce qui se passe au moment où le démon répond présent.

 

Cette nouvelle parle d'un jeune homme entrainé par ses collègues dans une caverne pour y invoquer Belzébuth. Il ne répond pas en nommant son désir. Cette question surmoïque, « che vuoi ? ».

Si le patient vient en analyse c’est qu’il ne sait pas nommer son désir. Cependant on ne peut pas nommer son désir, le mettre en mot. On peut espérer que lorsque le patient sort de l’analyse, il n’en sache pas plus sur son désir, qu’il ait abandonné le fait de dire son désir mais qu’il le vive. Dans sa réponse, il renverse la situation et sidère le surmoi. La suggestion nous dirait qu’on pourrait savoir ce qu’on veut, elle vient boucher le désir et rassurer le moi.

 

« La thérapie hypnotique cherche à recouvrir et masquer quelque chose dans la vie psychique ; la thérapie analytique cherche au contraire, à mettre à nu et à l’écarter. La première agit comme procédé cosmétique, la dernière comme procédé chirurgical ».

Freud (1925), La thérapie analytique.

 

A la fin d'une analyse, la plupart du temps, on utilise une boussole un peu particulière. Dans la boussole analytique, le nord n'est pas nommé. Par contre, lorsqu'on dévie de cette route, lorsqu'on commence à être trop sensible au chant des sirènes, la boussole commence à marcher.

 

Le cas d'Anna O. et sa relation avec Breuer est une explication de cette approche. Breuer constate qu'Anna O. se porte bien quand elle est en sa présence. Il met en avant le fait qu'il s'agisse de sa personne à lui, de son identité, de son moi qui est à l'origine de l'effet qu'il constate chez Anna O. Il y a de l'agalma : ce terme, issue de la Grèce ancienne, signifiait « petites boites », très jolies et bien travaillées, précieuses qui étaient pour les grecs des pièges à dieux. L'agalma est cet objet précieux, brillant, magnifique, qu'on attribue à l'autre lorsqu'on lui suppose le savoir et le pouvoir de nous aider. A chaque fois qu'on demande de l'aide ou du savoir à quelqu'un, on met en jeu l'agalma : lui ou elle saura. C'est le moteur du transfert.

La question est de savoir si celui à qui on suppose l'agalma l'a ou l'est. Ce qu'indique Breuer c'est qu'il croyait avoir l'agalma : il pensait que c'était grâce à lui que la patiente allait mieux. Ouvrir la boite c'est découvrir qu'il n'y a rien du tout à l'intérieur. L'agalma ce n'est pas le désir, mais l'objet que le désir croit atteindre.

 

« Je continue à oublier trop facilement que tout ce qui est obscur vient du transfert ».

Freud, cité par Gubrich-Simitis, Freud : retour aux manuscrits.

 

« Sommet de l’obscurité où le sujet est plongé dans la relation du désir, l’agalma est cet objet dont l’analysant croit que son désir le vise et qui porte à son extrême la méconnaissance de cet objet comme cause du désir ».

Lacan (1963), Introduction aux noms du Père.

 

L'objet que vise le désir c'est l'objet agalma. Cet objet doit posséder quelque chose. L'agalma est l'objet visé par le désir de l'analysé. Quand il aura abouti à l'agalma ça ira mieux. Les psychothérapies ont cette visée là. Or quand on ouvre l'agalma il y a du vide. A ce moment-là on passe à autre chose : il y a l'objet que vise le désir, et l'objet comme cause du désir. Cette cause du désir, c'est l'objet « petit a », c'est l'objet manquant qui pousse à désirer l'objet agalmatique. Il est donc nécessaire de s'assurer qu'on ne pourra jamais atteindre la cause pour continuer à désirer.

L'analyse c'est le moment où on arrive à faire avec le rien, c'est le moment de séparation finale. Ce n'est pas vraiment le détachement du patient d'avec le psychologue. On ne se sépare pas de la personne, du moi du psychanalyse, on se sépare de cet objet qu'on lui a prêté, on se sépare de nouveau de cet objet qu'on n'avait pas. Il s'en sépare pour arriver à vivre avec le manque, pour en faire quelque chose de vivifiant.

 

Orphée est tout puissant jusqu'à un moment : lorsqu'il se marie à Eurydice. Le jour de leur mariage, elle est mordue par un serpent et meurt. Orphée ne se résous pas à la perte : il va la chercher une première fois aux enfers, et à l'aide de son chant les dieux lui accordent la possibilité de repartir avec Eurydice à condition de ne pas se retourner. Orphée, à qui tout réussit, avant de sortir des enfers se retourne et perd une seconde fois sa femme. A partir de là, Orphée perdra son chant tout puissant. Il deviendra un parleur, un prêtre qui va développer la doctrine orphique et qui prônait la séparation des morts et des vivants.

Orphée croit retrouver l'objet agalmatique dans l'enfer de la cure analytique. Lorsqu'il en sort, il perd ce qu'il a déjà perdu, sa toute puissance, et se met à parler. C'est une autre façon de concevoir ce qu'est la psychanalyse dans le cas de la névrose.

 

Lorsqu'on se prend vraiment pour l'agalma, on fait le jeu du surmoi, le jeu du fait de mimer le désir qui est au cœur du transfert.

 



14/01/2014
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